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Juillet 2018

Mai-Juin 2018

Mars 2018

Février 2018

Les Garçons sauvages : la transgression pour mantra

Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement

Film français de Bertrand Mandico (2017)

Présentation officielle

Début du vingtième siècle, cinq adolescents de bonne famille épris de liberté commettent un crime sauvage. Ils sont repris en main par le Capitaine, le temps d’une croisière répressive sur un voilier. Les garçons se mutinent. Ils échouent sur une île sauvage où se mêlent plaisir et végétation luxuriante. La métamorphose peut commencer…

Critique

Transgression. C’est le mot qui encapsule sans doute le mieux cette proposition cinématographique de Bertrand Mandico. Pour ce premier long-métrage, le réalisateur creuse cette veine qu’il semble si enclin à explorer (Notre-Dame des Hormones, 2015). Le balancement est constant entre sensualité et scandale, mauvais goût et provocation, à l’image du viol introductif. En effet, sous le couvert de cette sublime image essentiellement monochrome, le cinéaste se livre à une expérience qui convoque tous les sens. Les yeux d’abord sont très vite absorbés par l’esthétique très plaisante du film. L’esprit, lui, s’égare dans le récit. La voix-off omniprésente, elle, nous guide 110 minutes durant et nous pousse à nous interroger sur Tanguy, Hubert, Jean-Louis, Romuald et Sloane et l’amitié qui les lie.

Le spectacle est au rendez-vous et le film un ovni. Pourtant, c’est son sous-texte qui capte l’attention. L’hyper-masculinité des protagonistes, leur goût pour la provocation et leur réaffirmation constante de tropes masculins placent la question du genre au cœur de l’œuvre. Ce qui est encore plus intéressant puisque Mandico a confié les rôles principaux à cinq femmes. Le réalisateur a misé sur l’androgynie de ces actrices et a poussé leur transformation à l’extrême. Leurs corps deviennent d’ailleurs des terrains de jeu qu’il met constamment en avant et à nu. La psychologie des personnages est un autre élément bien creusé.

Davantage, c’est l’hubris et la témérité de ces jeunes garçons qui leur coûtent leur masculinité et les amènent à en être déchus. Cette déchéance, littérale et symbolique, prend un chemin bien biblique quand on prête attention à l’île. En effet, cette île, où les plaisirs étaient sans aucune mesure, a une végétation luxuriante, évocatrice du jardin d’Éden. Sa forme (et son odeur) d’huître, elle, n’est pas anodine. Dans la mythologie grecque, elle renvoie à Aphrodite (ou Vénus chez les Romains), dont le nom signifie celle qui sort de l’écume de la mer. Cette déesse est associée à une imagerie de la vie, de la fertilité, de la végétation et de l’amour, comme on peut le voir dans la Naissance de Vénus de Botticelli. Une imagerie pleinement démontrée dans le film. De plus, la perle fait aussi partie de la symbolique chrétienne puisqu’elle est l’emblème du Christ, et est associée à sa naissance virginale.

Chaque recoin de l’île est un rappel constant de cette fécondité. Les plantes s’apparentent à des organes génitaux, dont les fruits nourrissent et procurent des plaisirs enivrants à des mâles attirés par l’étrangeté et l’abondance des lieux. La végétation est d’ailleurs un moyen pour le réalisateur de filer une métaphore sur les corps, commencée avec le personnage du Capitaine. Cette métaphore est notamment appuyée par une obsession phallique débordante, que l’on retrouve à l’écran et dans la surenchère de démonstration de virilité chez la bande d’amis.

Ainsi, c’est tout à fait à propos que le purgatoire symbolique de ces adolescents, soit un lieu aux allures divines. À la fois fertile et féminine, l’île est aussi un terrain de renaissance pour les protagonistes.

Mandico offre à travers ce conte une ode végétale singulière à la femme et une lecture parfois assez littérale et dérangeante de la masculinité. Par ailleurs, on peut regretter la longueur un peu excessive et inutile du film.

Fiche technique

Sortie : 28 février 2018 

Durée : 110 minutes 

Avec : Vimala Pons, Anael Snoek, Pauline Lorillard, Mathilde Warnier, Diane Rouxel… 

Genre : Fantastique 

Distributeur : UFO Distribution 

Article publié initialement sur Onirik.net le mercredi 28 février 2018.

 

Finding Phong : Une fenêtre sur la transexualité

Documentaire vietnamien de Phuong Thao Tran et Swann Dubus-Mallet (2018)

Présentation officielle

Phong, benjamine d’une famille de six enfants, a grandi dans une petite ville au centre du Vietnam. Depuis son plus jeune âge, elle s’est toujours considérée comme une fille prise au piège dans un corps de garçon. Lorsqu’à vingt ans elle rejoint Hanoi pour entrer à l’université, elle découvre qu’elle n’est pas l’unique personne à vivre cela.

Caméra au poing, Phong décide alors de vivre en accord avec elle-même et amorce une métamorphose qui l’amène à affronter les peurs de sa famille, à éprouver la valeur de ses amis, puis à découvrir, telle une adolescente, les jeux de séduction et la sexualité…

Le film accompagne Phong au plus près jusqu’à son ultime décision : doit-elle subir une opération chirurgicale de réattribution sexuelle ?

Critique

Finding Phong est un documentaire qui retrace le parcours d’une jeune transsexuelle, née homme, vers la pleine réalisation de son existence et de son genre.

Il présente avec un onirisme déconcertant une transition, elle, bien réelle, et parfois traumatique pour les personnes qui la traversent. Phong, son sujet et témoin principal, apparaît très tôt comme un personnage extravagant et provocateur dans ses manières et son langage. Il y a chez elle un désir naturel et affiché de se mettre en scène et de se réinventer. Ses essayages, ses pauses et ses coquetteries devant le miroir en sont les parfaits exemples.

Cette auto-mise en scène coïncide avec son métier et est renforcée par sa prise en main de la caméra, surtout dans la première partie du film. La caméra est sa confidente et une sorte de journal de bord de sa transformation. Elle confie sans ambages ses états d’âme, les réserves de sa famille et les tourments que cela lui causent. La caméra devient pour elle un moyen de communiquer avec cette identité qui n’est pas encore vraiment sienne. Elle lui permet aussi de réaliser ses tourments et l’urgence de sa transition.

Ainsi, l’immersion est totale et nous vivons avec appréhension et excitation le voyage qui s’offre devant nous, d’Hanoi à la Thaïlande. L’histoire de Phong est particulièrement prenante, car elle illustre une relation familiale à la transexualité qui est rare. En effet, sa famille, bien qu’issue d’un milieu rural, est privilégiée et assez ouverte d’esprit. De la mère au père, en passant par ses frères et sœur, la jeune femme est assez bien entourée. Sa famille est dans une démarche de dialogue et n’est pas fermée au sujet, ce qui est assez rare à l’écran (et dans la vie) pour être souligné.

Si l’acceptation ou la compréhension est un processus long et difficile, Phong est très respectueuse de sa famille et des codes de la société vietnamienne. Mais elle est aussi consciente du poids de cette décision sur eux, et particulièrement sur sa mère, dont elle parle régulièrement tout au long du film. Très proche de celle-ci, elle a du mal à la voir tourmentée et inquiétée par sa décision. Et pour cause, cette dernière est la plus récalcitrante de tous, non pas par rejet de la décision de son fils, mais par peur qu’il souffre dans cette entreprise physiquement et émotionnellement taxante. Contre toute attente, c’est la position et le discours du père qui nous surprennent le plus.

Mais si la transexualité n’apparaît pas comme étant tabou dans la société vietnamienne, les droits des transsexuels n’ont été reconnus par le code civil qu’en 2015. Cependant, lors des deux ans de tournage qu’a requis le film, le législateur n’était pas encore dans cette démarche de reconnaissance. C’est d’ailleurs ce qui pousse Phong à aller en Thaïlande pour procéder à sa chirurgie de réassignation.

Pourtant, cet eldorado offre une image bien singulière à celles que l’on appelle les katoeys (terme générique utilisé pour désigner les transsexuels, mais très peu utilisé par cette communauté). En effet, si les transsexuelles sont sensiblement bien intégrées à la société thaïlandaise, elles sont pourtant vues comme des attractions touristiques et bénéficient d’une image stéréotypée qui les marginalise davantage.

Finding Phong pousse à la réflexion sur les droits des transsexuels dans le monde et offre une plongée pleine d’émotions dans la transformation de cette jeune femme. C’est un document rare qui vaut le détour de par sa nature et son sujet.

Fiche technique

Sortie : 14 février 2018
Durée : 92 minutes
Avec : acteurs inconnus
Genre : documentaire
Distributeur : JHR Films

Article publié initialement sur Onirik.net le 13 février 2018

Stronger : la fabrique d’un héros

Film américain de David Gordon Green (2018)

 

Présentation officielle

L’histoire vraie de Jeff Bauman, une des victimes des attentats de Boston le lundi 15 avril 2013.

Critique

David Gordon Green raconte avec ce film un récit bien banal en apparence sur l’adversité en suivant le quotidien puis la convalescence de cette victime de l’attentat terroriste au marathon de Boston.

Très vite, on remarque qu’il y a dans Stronger cet inlassable gimmick si cher à la fabrique du cinéma américain, celui qui consiste à faire des hommes ordinaires des héros nationaux. Ainsi, lorsque la tragédie frappe la vie de Jeff Bauman en avril 2013, il devient malgré lui un symbole de résistance face au terrorisme et de courage pour sa patrie. Le peuple américain et plus particulièrement les habitants du New-Jersey, d’où il est originaire, s’unissent autour de lui et chantent ses louanges. Une frénésie qui gagne rapidement ses proches, et en particulier sa mère. Mais Jeff refuse cette élévation au rang de héros et le statut que lui a conféré sa survie à l’attentat. Il résiste à cet engouement. Cette vague d’attention dont il est l’objet, le pousse au contraire progressivement vers la dépression.

Pourtant, si la tragédie est aux prémices de ce film, c’est bien d’une histoire d’amour qu’il s’agit. L’adversité est ce qui réunit Jeff et Erin. Elle force un changement radical chez chacun d’entre eux. L’immaturité laisse place à une réalité nouvelle faite d’obstacles et de combat. Le réalisateur réussit très bien à capturer l’essence de ce couple, formé par Jake Gyllenhaal et Tatiana Maslany, et de la famille de Jeff. Et c’est justement en entrant dans l’intimité de cette famille borderline que Green distingue son film et le rend plus profond.

Cependant, si Gyllenhaal et Maslany tiennent le film à bout de bras et délivrent des performances remarquables, on ne peut s’empêcher de trouver à Stronger quelques longueurs inutiles.

Fiche technique

Sortie : 7 février 2018 
Durée : 119 minutes 
Avec : Jake Gyllenhaal, Tatiana Maslany, Miranda Richardson 
Genre : Drame, Biopic 
Distributeur : Metropolitan FilmExport 

Article publié originellement sur Onirik.net le 3 février 2018

Janvier 2018

Veronica: une possession maléfique décevante

Film espagnol — Paco Plaza (2018)

Présentation officielle

À Madrid, après avoir participé à une séance de spiritisme avec ses amis, une jeune fille est assaillie par des créatures surnaturelles qui menacent de s’en prendre à sa famille. Le seul cas d’activité paranormale officiellement reconnue par la police espagnole.

Critique

L’héroïne, qui donne son nom au film, est à 15 ans l’aînée d’une fratrie de quatre enfants, dont elle s’occupe avec dévouement en l’absence de leur mère, qui travaille de longues heures à son restaurant. Laissée à l’abandon et forcée d’agir en adulte, elle ressent d’autant plus l’absence de son père décédé.

Ainsi, l’essentiel de la psychose présente dans le film est concentré sur ce personnage, dont la dérive certaine est prévisible dès le début. Et sans faillir, elle s’engouffre davantage dans son mal-être après une séance de ouija qui a mal tourné.

De la bonne sœur aveugle et quelque peu creepy, à cet être noir informe qui ne connaît manifestement pas l’existence du coupe-ongles, Verónica prête davantage à faire rire qu’à faire peur. Les éléments qui auraient pu inciter un frisson chez le spectateur sont très prévisibles et manquent d’originalité.

Dans ce cas, on peut mieux l’assimiler à un thriller psychologique, car il documente avec précision l’évolution mentale de son héroïne et son basculement progressif vers un état de névrose. C’est d’ailleurs la seule réussite du film. Ainsi, l’œuvre est assez décevante, bien que son casting soit convaincant.

Paco Plaza réunit dans Verónica une panoplie de poncifs du film d’épouvante, mais son effort s’arrête là. Inspiré de faits réels, ce film est très vite mis face à ses limitations narratologiques. Il n’y a rien de bien excitant dans les tribulations de cette adolescente hantée par un être surnaturel aux aspirations sanguinaires.

Fiche technique

Sortie : 24 janvier 2018 
Durée : 95 minutes 
Avec : Sandra Escacena, Bruna González, Claudia Placer, Iván Chavero, Consuelo Trujillo, Ana Torrent 
Genre : Horreur 
Distributeur : Wild Bunch Distribution

Article publié originellement sur Onirik.net le 25 janvier 2018

Tardi: le dernier assaut: la Première Guerre Mondiale vue par Tardi

Présentation officielle

Le Département de la Sarthe rend hommage, du 22 octobre 2017 au 11 mars 2018, au travail d’un des plus grands auteurs de la bande dessinée française : Jacques Tardi, à travers une exposition unique traitant de la Première Guerre mondiale intitulée Le Dernier Assaut.

Critique

La guerre habite l’œuvre de Tardi. Treize de ses albums en témoignent à l’image d’Adieu Brindavoine (1974), Le Trou d’obus (1984), C’était la guerre des tranchées (1993), Putain de guerre ! (articulé en 2 albums parus en 2008 & 2009), ou encore du petit dernier Le Dernier Assaut (2016). Elle est interne et personnelle pour lui car son grand-père, qu’il n’a pas connu, est mort suite à l’inhalation de gaz moutarde durant la Première Guerre mondiale. Cette thématique, qui semble avoir tourné à l’obsession, trouve aujourd’hui un nouveau vaisseau à travers l’exposition Le Dernier Assaut à l’Abbaye Royale de l’Épau. Cette abbaye cistercienne, datant du XIIIe siècle, fait d’autant plus sens pour cette exposition, car elle fait écho à sa thématique. En effet, elle a servi de lieu de campement durant la Première Guerre mondiale. Par ailleurs, cet événement s’inscrit dans le cadre de la BD à l’Épau, une série de rencontres entre auteurs et dessinateurs et leur public qui a débuté en 2003 avec Enki Bilal.

Dans cet espace chargé d’histoire, Tardi nous livre une peinture extrêmement bien documentée du conflit, comme l’illustrent les nombreux documents et objets d’archives tirés du fonds départemental de la Sarthe que l’on retrouve sur le parcours de l’exposition. Un casque modèle 1915 trône dans une vitrine à côté d’un petit obus, lui-même voisin de photographies représentant les hôpitaux temporaires et la place des femmes dans le conflit. La banalité de l’arrangement de ces objets clashe avec la brutalité de la scénographie et la vivacité des planches présentées.

L’artiste ravive la sauvagerie et la cruauté de la guerre tout en mettant l’homme au centre de son travail. De planche en planche, le soldat est engagé dans un constant corps à corps avec la mort. De la tranchée à l’assaut, nos yeux ne sont pas épargnés. Nous sommes mis face à l’histoire et à ces hommes dont le sacrifice a servi à engraisser les poches des industriels de l’armement. Un propos appuyé par la citation d’un classique de la littérature de guerre : Au secours ! Au Secours ! On assassine des hommes ! (Roland Dorgelès, Les Croix de bois, 1919). L’exposition regorge de citations qui vont dans ce sens. Loin du front, Tardi contrebalance l’horreur avec des présentations par touches de la vie à l’arrière et de la place des femmes dans le conflit : que ce soit dans les usines d’armements, dans les hôpitaux ou l’artisanat de tranchée.

Mais dans cette atmosphère mortifère, Tardi pointe aussi du bout de son crayon la communion internationale entre les combattants comme l’illustre vers la fin cette planche qui montre la réunion de soldats de différentes nationalités et au-dessus d’eux les mots « Verbrüderung. Fraternisation ». La mondialisation du conflit a permis une communauté entre les Français, les Russes, les Polonais, les Sénégalais, les Sikhs, les Australiens, les Algériens, ou encore les Américains dans un front de misère. Ainsi, l’artiste arbore un ton résolument humaniste.

Quant à son pacifisme effronté, on le retrouve dans son attention pour le détail, sa parcimonie pour les touches de couleur et son usage symbolique du rouge que ce soit pour accentuer le sang sur un blessé, la joie sur les visages à la célébration de la fin de la guerre, les drapeaux hissés, ou encore les robes des femmes endimanchées dans les rues à cette occasion.

L’envergure et la place de cette exposition sont encore moins anodines puisque 2018 marque le centenaire de l’Armistice. Une occasion pour le département de la Sarthe, ses archives et sa bibliothèque départementales d’effectuer une mission pédagogique à destination des scolaires qu’ils accueillent pour des ateliers qui mettent en parallèle le point de vue de Jacques Tardi, les documents historiques et le travail de l’historien.

Article publié originellement sur Onirik.net le 18 janvier 2018 

Premier Amour: un seul-en-scène brillant de Pascal Humbert

Une pièce de Samuel Beckett

 

Présentation officielle

La rencontre d’un homme et d’une femme. Le début d’une idylle ? Une passion romantique ? Un amour fou ?…  Sûrement pas ! C’est Beckett qui raconte. 

« Mais quelle importance, la manière dont les choses se passent, du moment qu’elles se passent ? » Premier Amour est une nouvelle écrite en 1946 par Samuel Beckett, qui a été peu présentée au théâtre, dans laquelle un homme tente de raconter son premier amour…

Critique

N’être que douleur, que cela simplifierait les choses !

Seul sur scène pendant un peu plus d’une heure, Pascal Humbert déclame avec justesse et une malice perceptible un texte bouleversant de Beckett. Solitude, douleurs, amour et deuil sont les grands thèmes de ce soliloque sur un banc. Des va-et-vient de sa mémoire à ses emportements soudains, cet homme laisse entrevoir des souffrances et des failles auxquelles il cherche à se soustraire. Le ressassement du passé et le récit de sa rencontre avec celle qui est son premier, et sans doute unique, amour mettent cela à la lumière du jour.

Une chose devient graduellement claire : il ne veut plus rien ressentir. Ce monde est beaucoup trop envahissant. Il est aussi physiquement et émotionnellement taxant pour cet être dont l’existence est jalonnée par l’abandon et la douleur. Des douleurs qui se manifestent dans son corps pour mieux nourrir son inconfort et dans son esprit pour davantage le troubler. Ce bougre se complaît dans sa solitude et refuse l’amour que Lulu lui donne. Si elle devient un remède à son absence de logis, elle ne parvient pas à réparer ce vivant. Il la rejette continuellement et sans aucune forme de tact, car il n’est pas équipé pour la vie ou pour aimer.

Si les sujets évoqués sont sérieux, on note dans cette performance un humour acéré. Le comédien est généreux sur scène et donne du grain à moudre au public. Vous serez surpris(es) par les réflexions que vous inspireront cette pièce sur l’humanité et les pouvoirs de l’esprit. Pourtant, tout au long, on ne peut s’empêcher de questionner la véracité de ce récit. Sommes-nous berné (e)s ou vivons-nous dans les méandres de la mémoire de cet homme ? L’incertitude demeure et tant mieux !

Article publié originellement sur Onirik.net le 9 janvier 2018 

Décembre 2017

Lucky: le chant du cygne de Harry Dean Stanton

Prix du Jury Œcuménique au Locarno Film Festival 2017

Film américain de John Carroll Lynch (2017)

Présentation officielle

Lucky est un vieux cow-boy solitaire. Il fume, fait des mots croisés et déambule dans une petite ville perdue au milieu du désert. Il passe ses journées à refaire le monde avec les habitants du coin. Il se rebelle contre tout et surtout contre le temps qui passe. Ses 90 ans passés l’entrainent dans une véritable quête spirituelle et poétique.

Critique 

Lucky sonne la dernière révérence de Harry Dean Stanton qui joue ici sans doute l’un des rôles les plus importants de sa carrière.

Le personnage éponyme de ce film est singulièrement chanceux. D’une chance que peu ont : celle d’accueillir sa mort imminente. John Caroll Lynch nous offre un homme qui, à l’automne de sa vie, prend brutalement conscience de sa vieillesse et de sa mortalité après un malaise.

Cet incident lui révèle également sa solitude incommensurable. À côté de cela, sa soudaine réalisation le met aussi face à la fugacité de l’existence de ceux qui l’entourent et de la fragilité des relations humaines, les siennes en particulier. Cet état de conscience extrême de lui-même et de la vie le plonge dans une sorte de flou émotionnel qui le suit tout au long du film.

On ne peut s’empêcher de penser que c’est son propre chant du cygne qu’entonne Stanton. Ce personnage fantasque est sa dernière carte à jouer et sa maîtrise en est saisissante. Ce qui n’est pas étonnant pour un rôle qui a été écrit sur-mesure pour lui. Cet habile yogi surprend et donnera des complexes à certains avec sa souplesse étonnante. Il adore les American Spirit, le Bloody Maria, les mots-croisés et téléphoner à son ami Howard.

Son quotidien est chroniqué avec une remarquable minutie et un attachement certain au détail. Cela relève presque du documentaire. L’invariable ordinaire de cet homme du troisième âge est ce qui rend le héros si attachant et hors norme. Et en même temps, il partage une passion pour la musique et le chant avec son interprète. Ainsi, à bien des égards, ce zoom sur ce personnage est un regard aimant posé sur lui, et la fin prochaine de Lucky préfigure celle de l’acteur.

Stanton a cette habilité singulière de rentrer avec une grâce et une simplicité désarmantes dans les personnages atypiques, bousculés par la vie et par le temps. Et il nous le prouve cette fois encore. Il instille une identité remarquable à Lucky en lui donnant une vie intérieure riche et cet esprit de combat qui lui va si bien. C’est un faux grincheux qui se révèle être un homme profondément optimiste.

Son glissement vers une réflexion existentielle sur sa vie et le réel l’amène à poser la question de sa place dans cette communauté. Cette ville en plein désert est certes un paysage aride mais paradoxalement généreuse, accueillante et aimante, à l’image de ses habitants. Pourtant, il n’est pas le seul à avoir ce questionnement dans son groupe d’amis.

Howard (David Lynch) emprunte également ce chemin lorsque Président Roosevelt, sa tortue adorée, disparaît sans laisser de traces. Sa performance, elle, pointe vers l’invariabilité de la réponse à apporter à cette question. Nous n’existons que pour un temps, et nous avons réellement existé qu’ensemble et seulement si nous avons aimé.

Cela contredit cependant cette phrase d’une vérité brutale qu’il cite au début du film : 

It’s all going to go away into blackness… the void. Nobody’s in charge and you’re left with ungatz, nothing. That’s all there is

Lucky nous laisse indubitablement morose et joyeux.

Fiche technique

Sortie : 13 décembre 2017 
Durée : 1h25 
Avec : Harry Dean Stanton, David Lynch, Ron Livingston, Ed Begley Jr., Tom Skerritt, Beth Grant, Jam 
Genre : Drame 
Distributeur : KMBO 

Article publié originellement sur Onirik.net le 13 décembre 2017

Créole Soul : un carnet de voyage musical avec Ben l’Oncle Soul

Série documentaire de Michel Moreau (2017)

Présentation officielle

Pour dérouler le fil de l’histoire des musiques créoles, un musicien – Ben l’Oncle Soul – se lance dans une quête musicale et historique, qui l’amènera à rencontrer anciens et jeunes musiciens, journalistes, historiens et écrivains ou encore des acteurs de l’industrie musicale (tourneurs, agents, directeurs artistiques et producteurs). Mais si cette quête musicale va entraîner Ben sur les chemins de la mémoire, elle va aussi l’entraîner sur les chemins de l’oubli. Un oubli récurrent tout au long de ces décennies, orchestré ou dans l’ordre des choses selon les points de vue. Alors, entre mémoire et oubli, que reste-t-il du Jazz Créole ? Est-il encore vivant ou est-il relégué dans une « case » du passé ? Puis dans un second temps, Ben explorera le reggae, sa force et sa présence dans les mondes créoles.

 

Critique

Créole Soul est un carnet de voyage musical qui s’article en 3 axes : le Jazz, le Reggae et le Rap qui forment 3 entrées importantes à la musique et à l’identité créoles. À travers ces 3 soirées consacrées à la musique créole, France Ô nous amène à la rencontre et à la (re)découverte d’un pan important de l’histoire française.

Cette série documentaire conjugue à merveille trois fondamentaux de la musique afro-caribéenne : l’expression d’une identité et d’une spiritualité fortes, ainsi que de révoltes sociales. Ainsi, cette collection de documentaire met en lumière l’idée de mouvement et de métissages dans cette musique, ainsi que sa réappropriation et réinterprétations par les générations successives. Par ailleurs, les témoins soulignent aussi les tabous qui entourent la créolité, le blanchiment de l’histoire en son endroit et comment le déni de cette culture a amené à la mutation de la musique créole et aux déplacements géographiques de ces tenants vers l’Europe ou les Etats-Unis. Il est manifeste que la musique créole, quelle que soit son expression, a toujours renseigné sur l’histoire, la perception et les luttes passées et présentes des afro descendants qu’ils soient de Martinique, de Guadeloupe, de La Réunion, ou d’ailleurs.

Cette identité composite se retrouve dans la pratique musicale du chanteur Ben l’Oncle Soul qui incarne cette série, mais aussi de celles des musiciens qu’il rencontre. Ils échangent ainsi sur leur rapport personnel à leur art et à la créolité. Des questionnements lui donnent aussi l’occasion de se livrer et d’interroger ses origines, ainsi que ses influences musicales. Créole Soul brille par sa capacité à capturer et à générer à travers Ben l’Oncle Soul et ses témoins des moments extraordinaires d’improvisations musicales.

Cela n’empêche cependant pas d’apprécier l’ensemble de ce programme qui, loin d’être purement axé sur l’histoire, donner la voix, de façon singulière, à des artistes afro-caribéens, trop rares en télévision. En cela, les titres donnés à chaque volet de cette série (Créole Jazz : entre mémoire et oubli ; Créole Reggae : le son des consciences ; Créole Rap : entre ombre et lumière) révèlent la volonté programmatique de mise en lumière de la culture créole et de son importance en France.

Du jazz au rap en passant par la biguine, la perfecta, la mazurka ou encore le reggae, Créole Soul offre des notes musicales pour toutes les papilles, tout en challengeant nos perceptions de la créolité et de ses expressions musicales. Ben l’Oncle Soul nous invite à un voyage irrésistible de l’esprit et des oreilles que l’on ne saurait refuser.

Article publié originellement sur Onirik.net le 3 décembre 2017

Leila : le sacerdoce d’une femme iranienne

Inédit au cinéma, ce film date de 1996

Film iranien de Dariush Mehrjui (2017)

Présentation officielle

Leila et Reza, couple moderne iranien, sont ravis de leur mariage récent. Lorsque la mère de Reza apprend la stérilité de sa belle-fille, elle entreprend de convaincre son fils de changer d’épouse. L’oppression de cette mère étouffante et le poids de la tradition semblent mener droit à l’effritement du couple.

Critique

Le film, à travers le personnage de Leila, s’intéresse aux dynamiques familiales en Iran et à l’importance de la fertilité dans l’institution du mariage. Dans cette société, un mariage réussi est une union féconde. Pourtant la fertilité est un fardeau qui incombe, quoi qu’il en soit, qu’à la femme. Les éléments de langage des personnes, surtout féminins, renforcent cette notion.

La vie de l’héroïne est le théâtre d’une tragédie où amour, sacerdoces, sacrifices, traditions et souffrances sont parties prenantes. Ainsi, dans ce monde, certaines femmes, qu’elles soient mères, sœurs ou épouses, imposent et perpétuent cette dictature de la fertilité. Elles deviennent ainsi les bourreaux d’autres femmes livrées aux regards hostiles et peu cléments de la société. Le poids de la perception extérieure est immense et les figures de la belle-mère et de la tante en sont des exemples flagrants. L’omniprésence, l’ingérence et la culpabilisation dont elles font preuve forment une nuisance terrible pour ce couple.

En même temps, cela permet de constater la modernité du couple formé par Leila et Réza. Leur amour et leur mariage ne rentrent pas dans les normes de la société iranienne ni de leurs familles. Elle veut lui donner des enfants et ne pas décevoir sa famille et ses beaux-parents. Lui ne veut rien de tout cela, juste l’aimer et la rendre heureuse. Ce couple est le symbole d’un pays et d’une société en pleine mutation, où la perception du bonheur mue ainsi que les préjugés sur l’infertilité. Le bonheur n’est pas nécessairement ancré dans la procréation et la famille, et leur union en témoigne.

Il est évident que Dariush Mehrjui s’intéresse à la condition féminine et l’explore à travers ses films. Cela est notable dans son casting qui concentre ici un grand nombre de personnages féminins de premiers plans qui mettent en lumière la disparité des femmes dans la société iranienne. Il s’affranchit des carcans et peint dans son cinéma une vision futuriste de son pays, où individus, traditions, modernité et amour ont leur place et peuvent coexister. Ainsi, les tribulations de ce couple ne représentent pas de menaces pour la famille ni la nation, mais participent au contraire de la normalisation de situations considérées comme tabous. Le refus du mari de répudier sa femme en est un testament.

Quant au personnage de Leila, elle incarne aussi une certaine idée de la femme iranienne, entre traditions et modernité. Son couple, son quotidien et sa famille sont chroniqués ici presque de façon documentaire par un réalisateur soucieux du détail et de souligner l’aspect répétitif des journées de celle-ci.

Il laisse également entrevoir le poids de l’éducation et des traditions sur cette femme qui peine à procréer, mais aussi à exister en tant qu’individu dans son couple et dans sa belle-famille. Son existence et son rôle d’épouse ne sont vus que par le prisme de la maternité. Elle n’est légitime comme épouse que si elle a un enfant. Chose que sa belle-mère renforce avec ses tractations. On constate ainsi sa souscription à une vision traditionaliste et hétéronormative du couple et des rôles que chacun y occupe. Elle n’a pas de travail, prend soin du foyer et cuisine pour son mari. Réza, lui, travaille et est un homme en accord avec son temps. Il est un allié indéfectible de son épouse, la soutient et considère leur union comme un échange et non une dictature. Pourtant, elle en vient à penser qu’un enfant est la seule chose qui légitimera son union auprès de la société et surtout de sa belle-mère. Elle appuie par cela le problème constamment soulevé dans le film qui est la perception, des autres et de la société.

Dans sa mise en scène, le réalisateur se joue des symboles qu’il disperse à travers le film, comme le Sholezard, un dessert iranien servi pour célébrer la nouvelle année (Nowruz), le Solstice d’été (Tirgan) mais aussi durant le Ramadan. Ce dessert traditionnel est un moment de partage, de réunion et de convivialité pour les familles, que l’on retrouve comme un motif à l’ouverture et à l’épilogue du film. Il illustre un pilier de cette société ou la famille tient une place primordiale et rappelle les personnages à leurs valeurs et à leurs traditions.

Il participe également des éléments qui font de ce drame un huis-clos atypique dont les murs sont invisibles mais omniprésents. On retrouve cela notamment dans la mise en scène de la répétition du quotidien de Leila et de son couple, dans les coups de téléphone de la famille, les perles ou encore les scènes dans la voiture. Ces séquences répétitives s’alternent et varient, mais les sujets sont toujours les mêmes et les symboles constants. Ces éléments fonctionnent en circuit fermé avec pour unique et ultime but la procréation, créant un effet anxiogène palpable. Avoir un enfant devient ainsi une sentence inévitable et non plus un événement heureux qui participe du désir et de l’amour. C’est un verdict pour le couple et pour la belle-mère qui, dès le départ, parle sans cesse de la nécessité de perdurer la lignée, chose que seul son fils unique peut faire.

Leila est un testament du talent tout en subtilité de Leila Hatami, dont c’était seulement le 3e film. Sa performance tout en retenue est à l’image de l’ensemble du film qui ne verse pas dans le pathos. Le réalisateur traite avec une précision et une certaine froideur du tabou de la fertilité et du mariage d’amour. De la voix-off, aux plans très cadrés, à la quasi-inexistence de musique extra-diégétique, le spectateur est plongé en immersion dans la tête de Leila, et dans la vie de ce couple. Ce film, sorti en 1996, est dérangeant de réalisme et de modernité pour son temps et ne vous laissera pas indifférent.

Fiche technique

Sortie : 6 décembre 2017 
Durée : 124 minutes 
Avec : Leila Hatami, Ali Mosaffa, Jamileh Sheikhi, Mohamad Reza Sharifinia, Turan Mehrzad, Amir Pievar 
Genre : Drame 
Distributeur : Splendor Films 

Article initialement publié sur Onirik.net le 3 décembre 2017

Le Cinéma est un sport de combat!

Éditeur : Hémisphères Éditions

Essai de Charlie Van Damme

Présentation de l’éditeur

À la base de cet ouvrage, des « pamphlets » écrits par Charlie Van Damme. Il y questionne le travail de l’image et les structures de production cinématographiques dans leurs implications sociétales au sens le plus large. Les textes ici rassemblés sont prolongés de réflexions, textes de tiers dont il se sent proche, leçons tirées de ses propres expériences vécues lors de tournages et de sa pratique de l’enseignement.

« Cet ouvrage, explique l’auteur, je l’ai écrit non pas comme un politologue, un philosophe ou un théoricien du cinéma pourraient le faire, mais en citoyen, à partir de ma trajectoire de cinéaste et d’enseignant. Il n’est ni nostalgique ni rétrospectif, mais ancré dans le présent et tourné vers l’avenir. Une incitation à ne pas baisser les bras.

Il est l’expression d’un credo : le cinéma n’est pas que “divertissement” ; il peut participer, aux côtés des autres arts et de la philosophie, à rapprocher les humains de par le monde. J’y questionne la place de nos métiers dans ses dimensions culturelles et artistiques, mais aussi éthiques, civilisationnelles, économiques, voire politiques. »

Critique

Charlie Van Damme présente ici une réflexion globale sur le cinéma, en prenant compte de ses responsabilités artistiques, sociales et politiques envers son sujet, ses auteurs et ses spectateurs. Cette posture est décelable dès le titre même de cet essai : Le Cinéma est un sport de combat. C’est un combat à la fois pour la préservation et l’élévation de cet art, mais aussi de ses pratiques et de ses missions.

L’auteur interpelle tous les tenants du cinéma à la réflexion et à l’action : des artistes qui le font, à ses financiers jusqu’à son public. Chacun a un rôle à jouer pour lui rendre sa noblesse, mais aussi pour éviter les dérives qui gangrènent cette industrie. Van Damme dénonce les systèmes financiers qui régissent le cinéma et en particulier la branche publicitaire, et appelle à une régulation.

En fait, il s’insurge, comme beaucoup de professionnels du milieu, sur la course aux capitaux et à la monétarisation constante du cinéma comme objet culturel, la dévaluant ainsi de tout aspect artistique et humain. Il souligne également cette culture de l’instantané et de la surconsommation de l’art comme produit, et comme objet dévoué de messages et de sens pour ses producteurs et ses spectateurs.

Les nombreuses dérives qu’il pointe sont loin d’être récentes, mais c’est son témoignage de professionnel engagé de cette industrie qui lui donne tout son poids. Il convoque ainsi nombres de ses collègues et fait un état des lieux du cinéma à l’échelle mondiale, en prenant pour exemples son parcours, les films sur lesquels il a travaillé, mais aussi ceux de ses collègues et amis. Il apporte notamment un éclairage atypique sur l’industrie cinématographique belge, longtemps basé sur le modèle français et dresse l’état du cinéma francophone et flamand.

Son propos s’accompagne également d’une réflexion plus globale sur la société et comment les failles et la déroute des valeurs humaines, surtout en Occident, gangrènent l’approche et les rapports que l’on peut avoir avec l’art et le monde qui nous entoure. L’état actuel du cinéma rend compte d’une profonde déréliction, d’une déshumanisation et d’une désensibilisation aux autres et à l’art.

Cet essai peut intéresser des étudiants ou curieux qui voudraient se faire une idée concrète et réaliste du milieu du cinéma et de son fonctionnement. Cependant, si son propos général suscite l’intérêt, l’écriture, elle, est par moments fastidieuse et insipide.

Fiche technique

Format : broché
Pages : 192 pages
Éditeur : Hémisphères Éditions
Collection : Ciné-Cinéma, dirigée par Frédéric Sojcher
Sortie : 30 septembre 2017
Prix : 15 €

Article initialement publié sur Onirik.net le 12 décembre 2017

Novembre 2017

L’Oeil du cyclone:un plaidoyer pour la réhabilitation des enfants-soldats

Film franco-burkinabé de Sékou Traoré (2017)

Présentation du film

Dans un pays d’Afrique, une jeune avocate se voit proposer de défendre un dangereux rebelle accusé de crimes de guerre. Alors que son instinct la pousse à refuser, elle va tout tenter pour le sauver au nom d’un idéal de justice, quitte à mettre en danger sa carrière et sa vie. Mais peut-on réellement sauver un ex enfant-soldat ?

Critique

Sékou Traoré ne fait pas dans la dentelle et c’est tant mieux. La corruption et les enfants-soldats sont les sujets auxquels il s’attaque dans L’Œil du cyclone. C’est à travers l’instruction judiciaire menée par Emma Tou pour défendre Blackshouam que ces thèmes sont abordés. Son client est un milicien combattant le régime de son pays. Celui qui est surnommé Hitler Mussolini est un ex enfant-soldat. Sa capture et son procès représentent une aubaine pour le régime qui souhaite en faire un exemple.

Ce thriller psychologique pose la question de la réhabilitation des enfants-soldats grâce au travail mené par l’avocate pour obtenir un procès équitable et non-corrompu pour son client. Cette femme, issue d’une famille aisée et influente, est un personnage féminin fort, noire de surcroît, comme on en voit peu dans le cinéma occidental. Son caractère affirmé, sa persistance et son talent font trembler ces collègues hommes, l’establishment, mais aussi sa propre famille. Et c’est cette force de caractère qui lui permet de faire le poids face à cet homme, ravagé, physiquement et psychologiquement, par des années passées dans la guérilla.

La justice qu’elle porte s’applique à la reconnaissance, à l’accompagnement et à la réhabilitation de cet ancien enfant-soldat. Elle est consciente d’avoir affaire à une personne dangereuse, comme elle le montre par son appréhension et son langage. Pourtant, elle persévère et veut, malgré ses actes odieux, lui redonner son humanité. Un procès juste consiste pour elle à humaniser ce milicien et à lui rendre l’identité qu’il a perdue lorsqu’il a été forcé à prendre les armes. Dans la quête identitaire qu’elle mène pour son client, Emma se confronte aussi à son passé et à ce qu’il recèle de secrets. Leurs identités et leurs destins sont intrinsèquement liés et l’antagonisme apparent entre eux est aussi ce qui fait la force du duo joué par Maïmouna N’Diaye et Fargass Assandé. Les deux acteurs sont brillants de justesse dans ces rôles très ardus et exigeants.

L’Œil du Cyclone souligne la cruelle nécessité de faire face aux affres de la guerre et à la situation des enfants-soldats en Afrique et ailleurs. C’est un film politique et engagé certes, mais pas de la propagande. Il reste un thriller très bien exécuté, avec un casting de qualité et une histoire solide. Une très belle surprise.

Fiche technique

Sortie : 22 novembre 2017 
Durée : 104 minutes 
Avec : Fargass Assandé, Maïmouna N’Diaye, Abidine Diaori, Issaka Sawadogo 
Genre : Thriller, Drame 
Distributeur : Destiny Distribution 

Article initialement publié sur Onirik.net le 27 novembre 2017

 

Marvin ou la belle éducation : un chemin vers l’acceptation de soi

Film français d’Anne Fontaine (2017)

Présentation officielle

Martin Clément, né Marvin Bijou, a fui. Il a fui son petit village des Vosges. Il a fui sa famille, la tyrannie de son père, la résignation de sa mère. Il a fui l’intolérance et le rejet, les brimades auxquelles l’exposait tout ce qui faisait de lui un garçon « différent ». Envers et contre tout, il s’est quand même trouvé des alliés. D’abord, Madeleine Clément, la principale du collège qui lui a fait découvrir le théâtre, et dont il empruntera le nom pour symbole de son salut. Et puis Abel Pinto, le modèle bienveillant qui l’encouragera à raconter sur scène toute son histoire.

Marvin devenu Martin va prendre tous les risques pour créer ce spectacle qui, au-delà du succès, achèvera de le transformer.

Critique

C’est un truc de dégénéré comme un genre de maladie mentale. C’est la réponse que Marvin obtient de son père lorsqu’il lui demande ce qu’est un pédé. Les mots autant que les actes ou leurs absences marquent au fer rouge, forgent, mais parfois aussi tuent. C’est un des enseignements les plus importants qui ressortent du dernier Anne Fontaine.

À travers la narration croisée de l’enfance et de la vie d’adulte de Marvin, la réalisatrice met en scène deux sujets aujourd’hui encore tabous : l’homosexualité et le harcèlement. Harcelé, tourmenté, insulté et humilié au collège, c’est un jeune garçon mal dans sa peau que l’on découvre à l’écran. À côté de cela, sa famille est un joyeux mélange dysfonctionnel où règnent homophobie, racisme, violence et alcoolisme.

Pourtant, ses harceleurs sont paradoxalement ceux qui révèlent Marvin à lui-même. En effet, ils jouent un rôle prépondérant dans la construction du jeune garçon : construction de son identité, de sa sexualité, mais également de sa relation à sa famille. C’est à cette période sensible qu’il découvre le désir charnel et réalise sans se l’avouer son attraction pour les garçons. C’est aussi à ce moment qu’il se met à refouler ce qu’il est puisqu’il découvre le vrai visage de sa famille. Il se rend compte de l’homophobie de certains d’entre eux à travers les insultes qu’il reçoit à l’école. Marvin n’a sa place nulle part. Ainsi, l’homophobie et le harcèlement dont il fait l’objet perturbent ce jeune garçon en quête de repères et d’amour.

Dans ce chaos, il réussit cependant à trouver des personnes pour l’aider. De la principale de son collège à son amant, Marvin rencontre de bons samaritains qui en plus de l’aider dans sa carrière, l’amèneront sur le chemin de sa propre acceptation.

À l’image de sa principale, Madeleine Clément (Catherine Mouchet) qui lui fait prendre au goût au théâtre et le connecte ainsi à sa vocation. En le poussant et en l’encourageant à faire du théâtre, elle lui fait découvrir les pouvoirs performatifs et cathartiques du théâtre. La scène devient une planche de salut pour cet adolescent. C’est l’option théâtre qui lui permet de partir de sa petite ville et de ne pas devenir comme sa famille. C’est l’art qui lui donne la possibilité d’exprimer pleinement ce qu’il est et de raconter son histoire personnelle.

Par ailleurs, Madeleine est aussi une figure maternelle de substitution pour lui. Son soutien, ses encouragements et sa confiance offrent au garçon l’opportunité de prendre confiance en lui-même et en ses capacités. Ainsi, de multiples figures tutélaires accompagnent le héros tôt et le guident tout au long du film et de sa vie, et lui permettent de transformer sa différence en élément salvateur et bienfaiteur.

Une autre grande force du film est son montage. Il renseigne à la fois sur l’itinéraire psychologique du protagoniste, mais aussi sur l’attachement de la réalisatrice à son sujet. L’usage du montage alterné accentue l’ambivalence du personnage de Marvin, et souligne les excellentes performances de Finnegan Oldfield et de Jules Porier. Ne vous laissez pas avoir par la jeunesse de ce dernier, dont le jeu est d’une justesse et d’une maturité remarquables. Anne Fontaine ne fait pas dans les raccourcis et ne ménage pas la sensibilité de son spectateur. Elle ne recule pas face à la violence et aux horreurs subies par son héros, qu’elle montre à grands renforts de champ-contrechamp et de plans rapprochés. Elle s’immisce dans l’intimité de ces jeunes et révèlent les affres du harcèlement.

Toutefois, ces mauvais traitements n’ont pas terni ce personnage qui se révèle d’une douceur et d’une force insoupçonnées. Son passé ne détermine pas son avenir, mais plutôt le renforce.

Le montage est appuyé par les nombreux effets de miroir entre passé et présent, mais aussi entre les personnages. L’apparition par alternance des deux Marvin renseigne sur l’évolution et la maturation du personnage. Son passé et son présent se répondent, mais aussi s’affrontent dans un jeu de miroirs constant qui culmine magistralement à l’épilogue. De plus, la vie de son mentor, Abel, fait écho à la sienne : de leur homosexualité, à leur amour du théâtre, à leurs origines sociales, ou encore au rejet familial, ils ont de nombreux points communs. Et ce sont précisément ces éléments qui poussent Abel à le prendre sous son aile.

À la manière d’un bildungsroman, Anne Fontaine nous livre un film sur la réconciliation, la résilience, et le chemin d’un jeune garçon homosexuel vers sa propre acceptation. Marvin ou la belle éducation illustre une constante, pourtant toujours surprenante, dans le cinéma de la réalisatrice : sa maîtrise technique et narratologique sans égal. Elle nous prend par les tripes et l’émotion est au rendez-vous.

À vos mouchoirs !

Fiche technique

Sortie : 22 novembre 2017 
Durée : 113 minutes 
Avec : Finnegan Oldfield, Jules Porier, Vincent Macaigne, Grégory Gadebois, Isabelle Hupert, Catherine Salée, Catherine Mouchet, Charles Berling
Genre : Drame 
Distributeur : Mars Films 

Article publié initialement sur Onirik.net le 22 novembre 2017 

Le Musée des Merveilles: 

Film américain de Todd Haynes (2017)

Présentation officielle

Adapté du roman de Brian Selznick, l’auteur de Hugo CabretLe Musée des Merveilles suit sur deux époques distinctes les parcours de Ben et Rose. Ces deux enfants souhaitent secrètement que leur vie soit différente ; Ben rêve du père qu’il n’a jamais connu, tandis que Rose, isolée par sa surdité, se passionne pour la carrière d’une mystérieuse actrice (Julianne Moore).

Lorsque Ben découvre dans les affaires de sa mère (Michelle Williams) l’indice qui pourrait le conduire à son père et que Rose apprend que son idole sera bientôt sur scène, les deux enfants se lancent dans une quête à la symétrie fascinante qui va les mener à New York.

Critique

We are all in the gutter and some of us are looking at the stars (« Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains regardent les étoiles »), écrivait Oscar Wilde (Lady Wildemere’s Fan, 1893). Cette citation que l’on trouve au début du film sonne comme une injonction pour les personnages principaux. À travers les quêtes personnelles et singulières de Ben et Rose, c’est la narration d’un puzzle familial qui est en jeu. Ces enfants, l’un frappé par le deuil, et l’autre par une autre forme de perte, sont déterminés à trouver ce qui leur manque le plus au monde : l’amour mais aussi leur famille.

C’est sur le récit croisé de ces deux destins que repose Le Musée des Merveilles. Le ressort narratif des récits enchâssés est utilisé pour raconter l’histoire de deux familles américaines sur plusieurs générations, d’une période allant de 1927 à 1977, de Hoboken (New Jersey) au Minnesota, en passant par New York. Ce procédé consiste à raconter simultanément, par un montage court et dynamique des scènes, des vies ou des événements qui renseignent par l’illustration du passé, le temps présent des protagonistes principaux. Et Todd Haynes le maîtrise clairement. Cependant, à force de vouloir trop en dire et montrer, le réalisateur perd le spectateur.

En effet, l’astuce tombe à l’eau car le montage beaucoup trop rapide, par moment, déraille l’élan narratologique. Cela fait que la concentration du spectateur en pâtit. Cette technique tourne au gimmick, ne sert pas le propos du film et lui donne des longueurs superflues.

Si la famille et l’enfance sont des thèmes exploités, ils servent ici de faire-valoir à un personnage colossal et inattendu du film : la ville. Mais ce n’est pas n’importe quelle ville. Le film paye un hommage tout en subtilité à New York.

Miette par miette, on note des similitudes dans les intentions esthétiques. À commencer par la diversité des décors new-yorkais et la mise en perspective de son éclectisme et de sa grandeur. Ce n’est pas pour rien que la carrière de l’actrice, jouée par Julianne Moore, y explose et la transforme en héroïne nationale.

Les médias de l’époque font sur cette sorte de Miss America un battage médiatique. Ce n’est pas non plus un hasard que l’histoire culmine à l’American Museum of Natural History et au Queens Museum, deux lieux riches en histoire pour la ville, mais aussi sa population.

Les héros y trouvent leurs points d’accroche et leurs origines. Tel un historien, Haynes peint à travers le cinéma, une histoire plus importante que celle de ses personnages. Ces familles éparpillées et ces destins singuliers incarnent l’essence même de New York, dont l’histoire est intrinsèquement liée aux flux migratoires. La Grosse Pomme est un énorme composite, à l’image de ces personnages et de leurs quêtes.

Cette ville encapsule tous les espoirs des héros et est le terrain d’un jeu de piste où enfance, imagination, amitié et famille tiennent une place proéminente. C’est sa mise en avant comme terre de toutes les promesses et réussites que le réalisateur accomplie. Ce n’est pas tant l’histoire qui capte les yeux du spectateur mais l’attention prêtée aux détails qui font de New York une ville et une vie rêvées, digne des écrans de cinéma. Elle est la terre promise de Ben et de Rose qui s’y découvrent et se connectent à leurs histoires familiales.

Par ailleurs, le magnifique diorama à la fin du film est une excellente métaphore pour la quête des héros. Ainsi, cette ville devient la métaphore du cabinet des merveilles pour ces enfants. L’émerveillement est dans la ville et ses opportunités.

Fiche technique

Sortie : 15 novembre 2017 
Durée : 117 minutes 
Avec Oakes Fegley, Julianne Moore, Michelle Williams, Millicent Simmonds 
Genre : drame 
Distributeur : Metropolitan Film Export 

Article publié initialement sur Onirik.net le 13 novembre 2017 

Tout nous sépare: 

Film français de Thierry Klifa (2017)

Présentation officielle

Une maison bourgeoise au milieu de nulle part. Une cité à Sète. Une mère et sa fille. Deux amis d’enfance. Une disparition. Un chantage. La confrontation de deux mondes.

Critique

Ne croyez pas les colonnes Morris qui vous vendent ce film comme étant : « un face-à-face d’anthologie » ou encore « un polar romanesque et lumineux », il n’en est rien. Il y a certainement de la lumière, mais pas de polar ! Il est difficile d’attacher ce genre à ce film, tellement il en est loin. Ce que Thierry Klifa nous présente est plus de l’ordre de la parodie et l’humour n’est pas franchement au rendez-vous. Il en avait sans doute l’ambition puisqu’il cite Juste avant la nuit de Claude Chabrol comme une inspiration, mais il a dû l’oublier en cours de route.

Pourtant, le casting mené par Catherine Deneuve (Louise) était en soi la promesse d’un bon temps. Cependant, déjà dès les prémices, on est perplexe : Julia (Diane Kruger) tombe amoureuse de son dealer, Rodolphe (Nicolas Duvauchelle) et fait tout pour construire une relation avec lui. Mais un dérapage fait de sa mère (Catherine Deneuve) la proie d’une petite frappe, Ben (Nekfeu), qui la fait chanter. Autant dire que la confrontation de deux mondes que tout sépare, la petite bourgeoisie et la cité, est un classique vu et revu, et qu’on n’avait pas besoin d’un énième film sur le sujet.

Puis, c’est l’enchaînement des malaises avec une surenchère de scènes et de dialogues des plus improbables. Ainsi, les échanges entre Ben et Louise, pourtant antagonistes dans l’histoire, passent de répliques très agressives et menaçantes à des phrases d’une candeur et d’une familiarité hallucinantes. À l’image de cette séquence surréaliste où Nekfeu montre à une Deneuve endimanchée les dessous du trafic de drogue, tout en lui racontant son quotidien et ses malheurs. On n’a jamais vu un dealer si babillard dans un milieu si clandestin. Ces maladresses démontrent que le réalisateur ne maîtrise pas son sujet.

Davantage, certains dialogues sont à peine croyables. Ainsi, on ne peut s’empêcher de trouver Deneuve d’un ridicule attendrissant lorsqu’elle déclare : « Moi aussi je suis un sale type », face à son maître-chanteur. Pire, elle passe une bonne partie du film au bord de la syncope, mais trouve la force de porter un cadavre et de brandir une carabine face à des mafieux armés jusqu’aux dents. Mamie fait vraiment de la résistance, et Tatie Danielle n’a qu’à bien se tenir !

Bref, vous l’aurez compris, ce film est à dix mille lieues du polar et on en serait presque soulagé si son budget n’avait pas été aussi conséquent pour un résultat si médiocre. On ne retrouve pas ici l’excellence habituellement associée avec une pointure telle que Deneuve. Son ménage avec le petit banditisme ne lui réussit pas et ternit son jeu, comme celui de ses camarades. En fait, Tout nous sépare est un de ces films pour lesquels la bande-annonce suffit amplement. Quelle déception !

Fiche technique

Sortie : 8 novembre 2017 
Durée : 98 minutes 
Avec : Catherine Deneuve, Diane Kruger, Nekfeu, Nicolas Duvauchelle 
Genre : Drame 
Distributeur : Mars Distribution 

Article publié initialement sur Onirik.net le 7 novembre 2017 

A Beautiful Day:

Film franco-américano-britannique de Lynne Ramsay (2017)

Présentation officielle

La fille d’un sénateur disparaît. Joe, un vétéran brutal et torturé, se lance à sa recherche. Confronté à un déferlement de vengeance et de corruption, il est entraîné malgré lui dans une spirale de violence…

Critique

Lynne Ramsay revient avec A Beautiful Day sur un thème qui lui est cher, l’enfance. C’est à travers la jeune Nina qu’elle explore ce sujet. Cette petite fille livrée à des prédateurs au cœur d’un vaste trafic pédophile est aussi le biais par lequel la réalisatrice aborde les souffrances de son héros. Elle incarne l’innocence perdue et réveille chez Joe des souvenirs d’enfance douloureux.

Ce personnage souffre du syndrome de stress post-traumatique (ou PTSD : post-traumatic stress disorder), en lien avec ses années de service. Pourtant, la guerre et ses horreurs ne sont pas les seuls maux qui l’habitent. Sa relation et son comportement avec sa mère renferment un secret qui pointe à un autre mal.

Sa mère est, à l’exception de son patron McCleary, son seul lien social. Cette isolation le fragilise et paradoxalement le protège de lui-même et de ses flashbacks qu’il tente de refouler à coup de médicaments. Son traumatisme est un élément qui le rapproche de cette petite fille.

Davantage, leur rencontre le bouscule et invoque des souvenirs de son enfance, marquée par les violences conjugales que subissait sa mère. Ainsi, il reconnaît en elle son propre traumatisme d’enfant, et se développe en lui l’envie de la protéger, quitte à mettre en péril sa propre vie.

Toutefois, si ces thématiques servent ce thriller, elles ne sont pas suffisamment creusées par la réalisatrice. De nombreuses questions importantes restent sans réponses, ce qui est particulièrement dommage car le duo d’effarouchés formé par Joaquin Phoenix et Ekaterina Samsonov fonctionne bien.

Autre particularité notable dans ce film, c’est le montage assez rapide des scènes qui permet de faire monter la tension et ainsi de maintenir un certain suspens. Cette tension est accentuée par l’imprévisibilité du personnage de Joaquin Phoenix.

Quant à la violence, elle est traitée avec beaucoup de maîtrise. Ce Phoenix à la barbe grisonnante dégage une grande sensibilité et une vulnérabilité qui le rendent d’autant plus convaincant dans la peau de ce hitman. Sans grande surprise, l’acteur délivre une performance remarquable, toute en subtilité, qui lui a valu le prix d’interprétation à Cannes en avril.

À noter également que la bande-originale du film, signée Jonny Greenwood (Radiohead), qui avait déjà travaillé avec la réalisatrice sur We Need to talk about Kevin (2011), est superbe.

Lynne Ramsay délivre ici un thriller psychologique réussi sur la souffrance et les pouvoirs des traumatismes d’enfance. Dommage que A Beautiful Day nous laisse un goût de trop peu.

Fiche technique

Sortie : 8 novembre 2017 
Durée : 85 minutes 
Avec : Joaquin Phoenix, Ekaterina Samsonov, Alessandro Nivola … 
Genre : Drame, Thriller 
Distributeur : SND 

Article publié initialement sur Onirik.net le 7 novembre 2017 

Wallace & Gromit: coeurs à modeler: 

Film d’animation britannique de Nick Park (2017)

Présentation officielle

Vous les connaissiez inventeurs ? Les voici entrepreneurs ! Nettoyeurs de vitres ou boulangers, Wallace et Gromit mettent du cœur à l’ouvrage. Un peu trop peut-être… Dans Rasé de près (première apparition de Shaun le mouton) comme dans Un sacré pétrin (inédit au cinéma), l’amour aveugle de Wallace va précipiter le duo dans de folles aventures aux allures de polar !

Critique

Préparez-vous à tomber amoureux de ces petites têtes en pâte à modeler. Wallace et son acolyte Gromit reviennent au cinéma avec Cœurs à modeler. Leurs nouvelles aventures cinématographiques marquent la première apparition de Shaun le Mouton, Wendolène Culdebelier, Preston, Piella Bakewell, ainsi que de l’adorable Fluffy dans l’univers de Wallace et Gromit. Bien entendu, on connaissait déjà certains d’entre eux, notamment Shaun, qui avait eu droit à son propre film en 2015.

On découvre un Wallace éperdu d’amour pour Wendolène dans le premier volet, Rasés de près. C’est en laveur de carreaux qu’on le retrouve ici, avec à ses côtés le fidèle Gromit. Lorsque son compagnon est accusé de vols et mis en prison, Wallace brave de nombreux obstacles pour l’en extirper. Dans ce processus, il se retrouve à devoir sauver sa belle, avec un gang de super moutons acrobates. Ainsi, à travers ses personnages, Nick Park met en avant l’importance de la solidarité, de la détermination et de la compassion pour faire triompher la vérité.

Mais loin de se laisser abattre par les difficultés de cette histoire, ces multirécidivistes tentent à nouveau leur chance en amour dans Un Sacré pétrin. À la tête d’une boulangerie-pâtisserie, Wallace et Gromit mènent une affaire florissante, surtout depuis la multiplication des décès chez leurs collègues. Cependant, cet équilibre est chamboulé par la rencontre entre Wallace et Piella, une ancienne star de pub. Très vite, celle-ci relègue Gromit au rang de chandelle. Dans cet épisode, l’amour est un prétexte pour louer l’amitié inconditionnelle entre les deux héros. Ces inséparables réussissent toujours à compter l’un sur l’autre et à se sauver de périls souvent sous-estimés par le pauvre Wallace.

Voir Wallace & Gromit au cinéma ramène à un temps qui semble si lointain où ils occupaient nos écrans de télévision les après-midi de week-end sur Canal. Ils nous régalaient de leurs aventures toujours plus loufoques et désopilantes, et le temps passé n’a eu aucun effet sur leur complicité et leur look intemporel. La magie et le bonheur de retrouver ces copains casse-cou sont au rendez-vous. Leur univers est toujours aussi riche et fleuri, et leurs cascades toujours plus magistrales. Alors à vos pattes, prêts, partez !

Fiche technique

Sortie : 8 novembre 2017 
Durée : 59mn 
Avec : Wallace, Gromit, Shaun, Preston, Wendolène Culdebelier, Piella Bakewell, Fluffy 
Genre : film d’animation 
Distributeur : Folimage

Article publié initialement sur Onirik.net le 6 novembre 2017

Braguino: la défaite d’une utopie

Documentaire français de Clément Cogitore (2017)

Présentation officielle

Au milieu de la taïga sibérienne, à 700 km du moindre village, se sont installées 2 familles, les Braguine et les Kiline. Aucune route ne mène là-bas. Seul un long voyage sur le fleuve Ienissei en bateau, puis en hélicoptère, permet de rejoindre Braguino. Elles y vivent en autarcie, selon leurs propres règles et principes. Au milieu du village : une barrière. Les deux familles refusent de se parler.

Sur une île du fleuve, une autre communauté se construit : celle des enfants. Libre, imprévisible, farouche.

Entre la crainte de l’autre, des bêtes sauvages, et la joie offerte par l’immensité de la forêt, se joue ici un conte cruel dans lequel la tension et la peur dessinent la géographie d’un conflit ancestral.

Critique

Tel un conte, on nous amène sur une terre peu connue où résident en autarcie deux familles que tout oppose. Au beau milieu de la taïga sibérienne, sur un territoire nommée Braguino, les familles Braguine et Kiline règnent en maître près de la rivière Sim.

Ce documentaire met en avant une communauté auto-suffisante. En suivant les faits et gestes des Braguine, le réalisateur sublime la banalité de leur quotidien. Les parties de chasse nous plongent au cœur des paysages magnifiques de la taïga, où des bêtes sauvages réveillent l’héroïsme mais aussi la violence des chasseurs.

Une brutalité qui contraste avec la candeur de ces petites têtes blondes qui déplument des oiseaux morts et portent fièrement des pattes d’ours. À l’exception des réunions de famille autour de repas, c’est une insonorité déstabilisante qui s’impose dans ce cadre naturel. Ce silence est un conducteur dans une narration particulièrement esthétique.

Emprunt d’innocence, de beauté et de poésie, Braguino illustre la défaite d’une utopie. Dans un paradis sur terre, Braguine et Kiline réalisent une prophétie sartrienne : « Alors, c’est ça l’enfer. Je n’aurai jamais cru…Vous vous rappelez : le souffre, le bûcher, le gril… Ah ! Quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l’enfer c’est les Autres » (Huis clos, Jean-Paul Sartre, 1972).

Sacha Braguine voit son rêve de nature et son idéal de vie s’effondrer progressivement avec la multiplication de ceux qu’il appelle les Corrompus. Ce sont des propriétaires terriens russes qui, en envahissant et en s’appropriant la taïga et ses richesses, déstabilisent l’équilibre de cette collectivité.

Pour lui : « dans la taïga le plus dangereux c’est l’homme. Un homme c’est imprévisible ». Et cette coexistence forcée avec les Kiline et les intrus voit son paradis se changer en enfer. Et c’est ce que met en image Clément Cogitore. Il transpose magnifiquement ces juxtapositions pendant 49 courtes minutes que l’on aurait voulu prolonger.

Si c’est votre cas, vous pourrez explorer davantage le travail de Cogitore sur cette communauté dans l’exposition Braguino ou la communauté impossible, visible au BAL, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, jusqu’au 23 décembre 2017.

Fiche technique

Sortie : 1er novembre 2017 
Durée : 49 minutes 
Genre : documentaire 
Distributeur : Bluebird Distribution

Article publié initialement sur Onirik.net le 6 novembre 2017

Octobre 2017

Jeune Femme: parcours d’un caméléon

Caméra d’Or – Festival de Cannes 2017

Film franco-belge de Leonor Serraille (2017)

Présentation officielle

Un chat sous le bras, des portes closes, rien dans les poches, voici Paula, de retour à Paris après une longue absence.

Au fil des rencontres, la jeune femme est bien décidée à prendre un nouveau départ. Avec panache.

Critique

Paumée est sans doute le mot qui cerne le plus Paula, l’héroïne de Jeune Femme de Léonor Serraille, qui a été sélectionné au Festival de Cannes 2017, dans la catégorie Un Certain Regard.

Elle n’accepte pas sa rupture avec Joachim, photographe, dont elle a été la muse. Leur idylle a duré 10 ans, pendant lesquelles elle a vécu pour et par lui. Elle a tout quitté pour vivre cette romance, et l’a suivi jusqu’au Mexique. Peu après leur retour à Paris, il la quitte. Désœuvrée, elle est totalement incapable de se passer de lui. Sans famille ni amis sur qui compter, elle erre dans Paris, hantée par les souvenirs de son histoire avec Joachim.

Cette jeune femme à vif est un personnage qui attendrit dès les premières minutes. On est pris en sympathie et on veut qu’elle s’en sorte. Mais surtout, on a envie de la secouer, de la ramener à la réalité. Dans son errance, Paula est pleine de ressources et trouve la force de s’occuper du chat de son ex.

Paris est la ville où tout a commencé pour Joachim et elle, mais aussi là où elle a mis fin à une partie de sa vie. Revenir dans la capitale la ramène à son histoire familiale et fait resurgir des fantômes et des sentiments qu’elle déballera progressivement. Mais ce retour signifie également que la boucle est bouclée pour la jeune femme. Elle tourne la page de sa jeunesse pour ouvrir celle de sa vie de femme.

Ainsi, la peine, la solitude et le deuil sont des thèmes que la réalisatrice explore à travers son personnage principal. La peine qu’éprouve Paula lui tient compagnie et participe à sa transition vers la vie d’adulte. Quelque part, cette peine devient une force et sans doute l’élément salvateur de ce personnage.

Il n’est pas évident de cerner le projet de la réalisatrice avec ce film, mais on se perd avec plaisir dans le personnage titre. Paula est à un tournant de sa vie ou elle doit se prendre en main et ne dépendre de personne. Les choix qu’elle fait et cette façon qu’elle a de traverser la vie déstabilisent le spectateur.

Pourtant, contre toutes attentes, elle nous surprend et nous régale par sa malice et sa force de caractère. Sa fragilité apparente ne l’empêche pas de retomber sur ses pieds et de réussir à prendre le contrôle de sa vie. Dans cette optique, la fin du film est extrêmement jouissive dans la mesure ou elle démontre, sans rancœur ni esprit de revanche, la détermination et la maturité de Paula. Jeune Femme est une surprise des plus plaisantes.

Fiche technique

Sortie : 1er novembre 2017 
Durée : 97mn 
Avec : Laetitia Dosch, Grégoire Monsaingeon, Souleymane Seye Ndiaye, Léonie Simaga, Nathalie Richard 
Genre : comédie dramatique 
Distributeur : Shellac 

Article publié initialement sur Onirik.net le 25 octobre 2017

Mon Ange: l’itinéraire de l’Ange de Kobané

Une pièce d’Henry Naylor, mise en scène par Jérémie Lippman

Lieu : Paris – jusqu’au 30 décembre 2017

Présentation officielle

Mon ange s’inspire de faits réels de la vie d’une jeune femme kurde, baptisée par les médias internationaux sous le nom de « Rehana » et devenue par la force d’une photo largement diffusée sur les réseaux sociaux, l’« Ange de Kobané », symbole de résistance. Une jeune femme qui raconte sa trop courte histoire.

Rehana vit dans la ferme de ses parents, près de Kobané, au temps de la guerre civile syrienne. Celle d’une jeune fille courageuse, libre, pacifiste, de 19 ans, qui rêve de devenir avocate. Celle qui fait auprès de son père aimé l’apprentissage des armes. Celle qui va connaître la peur, la fuite, les horreurs et la barbarie d’une guerre. Celle qui va devenir une combattante de légende, au nom de son amour pour la justice et la liberté… inexorablement jusqu’à la mort.

Mon ange est adaptée de la pièce Angel du dramaturge britannique Henry Naylor, et constitue le troisième volet de sa trilogie Arabian Nightmares consacrée aux guerres au Proche-Orient, à la torture, au terrorisme et à la liberté des femmes (The Collector en 2014, Echoes en 2015).

Critique

Près de la ville syrienne de Kobané, à la ferme de ses parents, la jeune Rehana rêve d’ailleurs, de Boston Justice et de ses futures performances d’avocate, le tout sur une bande-originale signée par Rihanna et Beyoncé. La réalité, elle, est plus austère et brutale. Son père est paysan et ils vivent dans une petite ville de campagne, où les arbres et le bétail sont des richesses sacrées. À son ange, son père veut transmettre la ferme familiale.

L’héritage de la terre est le seul qu’il puisse lui transmettre. Mais Rehana, elle, aspire à défendre les opprimés, comme ses héros de séries américaines. Sa soif de liberté et d’indépendance n’ont pas de limites. Quant à son éducation, elle veut l’achever à tout prix, quitte à contrarier l’équilibre familial. Cependant, la guerre civile syrienne, qui n’est pas loin, plane au-dessus de leurs têtes.

Au théâtre Tristan Bernard, dans une salle plongée, pour quelques instants, dans le noir, Lina El Arabi, nous dévoile, de sa voix grave, puissante et assurée, l’histoire de Rehana, celle d’une jeune femme ambitieuse et pacifiste dont la guerre a corrompu les rêves. Seule sur scène, l’actrice interprète, non-stop 1h10 durant, tour à tour des hommes et des femmes qui entourent et impactent à jamais la vie de l’héroïne. Ces personnages émergent de la seule puissance de sa voix et disparaissent d’un simple et vif tressaillement de cordes vocales. Cette comédienne, à la présence incroyable, pèse de ses voix sur cette scène trop étroite pour contenir l’étendue de son talent qui déborde. Elle délivre son texte avec grâce, sans relâche et sans flancher.

D’une émotion à l’autre, elle nous transporte dans cet ailleurs lointain, gangréné par la guerre et les conflits religieux. Cet ailleurs pourtant déborde de réalité et de familiarité. Ses rêves d’une vie prospère et heureuse, loin de la guerre et de la pauvreté, sont criants de cruauté. Quel pied de nez formidable à la guerre et à la barbarie que de rêver si haut et si fort d’un futur si brillant. Dans cette salle de théâtre du XVIIe arrondissement, nous sommes, spectateurs, auprès d’elle, tels des frères et sœurs d’armes. Nous applaudissons le courage et la détermination de Rehana. Nous aspirons à sa liberté et à sa réussite, ainsi qu’à celles de son peuple.

Plus l’histoire avance, plus le spectre de la guerre se fait important jusqu’à arriver aux portes du village où habite Rehana. Des terres de son père aux portes de Raqqa, cette héroïne vit un parcours initiatique des plus brutaux, où traditions, modernité et horreurs de la guerre se mêlent. À la fuite, elle préfère la résilience. À travers ce périple psychologique et géographique, Rehana troque à contrecœur ses livres, son innocence et ses idéaux pour une justice des armes. Ses armes ne se résument pour autant pas à la froideur de son fusil. Rehana se trouve une force dont elle ne se soupçonnait pas capable grâce à ses sœurs d’armes. Cette ange qui aspirait tant à la vie a été transformé par la guerre et sa barbarie en un autre ange, celui de la mort.

Le travail immense de Jérémie Lippmann et de son équipe à la mise en scène appuie avec force la performance magistrale de Lina El Arabi. Mon Ange montre les limites du pacifisme et des idéaux dans un contexte de guerre intestine, ou le chaos règne. L’innocence n’a plus place et les seules et uniques options sont la vie ou la mort. Le temps et l’espace se sont étirés pendant cette performance qui nous laisse suspendus et sans voix. Et on en redemande !

Article publié initialement sur Onirik.net le 23 octobre 2017

Monsieur Chat: Chat Cartoon:

Lieu : Paris du 20 octobre au 15 novembre 2017

Présentation officielle

Un large sourire, des yeux rieurs et un pelage jaune qui percent la grisaille urbaine, Chat est bien plus qu’un simple graffti.

Les Parisiens croisent ce « félin au sourire béant » très urbain au détour d’une rue, sur un toit, une borne électrique, il est devenu une figure reconnaissable par tous.

Après avoir posé ses griffes dans l’une des cabines bleues de Molitor, Monsieur Chat revient pour une exposition hommage aux cartoons qui ont baigné notre enfance et aux grandes figures de l’Art Contemporain.

Critique

Large sourire, yeux en amandes et queue qui frétille, c’est un gros chat jaune qui fait son chemin vers le 13 rue Nungesser et Coli (XVIe arrondissement) en ce jeudi 19 octobre 2017. C’est armé de 12 toiles qu’il s’installe dans le lobby du mythique Molitor. Ce chat n’est pas n’importe quel félin, c’est Monsieur Chat.

Œuvre du street-artiste franco-suisse Thoma Vuille, Monsieur Chat se dévoile dans de nouvelles aventures dans Chat Cartoon, accompagné de plusieurs complices, tels qu’Iznogoud, Bugs Bunny, Snoopy, Mickey Mouse ou encore les Trois Petits Cochons.

Figure emblématique du street-art et du graffiti, Monsieur Chat rend ici hommage aux héros de notre enfance. Avec sa malice habituelle, Thoma Vuille peint son alter ego dans des situations toujours plus cocasses. L’amusement et l’espièglerie sont au cœur de ces tableaux qui nous donnent une certaine nostalgie de l’enfance et des héros de dessins animés qui l’ont marquée.

Monsieur Chat, comme à son habitude, porte un sourire contagieux qui ne manquera certainement pas de vous convaincre de lui rendre visite jusqu’au 15 novembre à sa résidence à l’hôtel Molitor.

Article publié initialement sur Onirik.net le 22 octobre 2017

Grandeur & Décadence d’un petit commerce de cinéma: 

Film inédit au cinéma – Version restaurée – film français de Jean-Luc Godard (1986)

Présentation du film

On a dit du cinéma qu’il était une usine à rêves… Côté rêves, il y a un metteur en scène : Gaspard Bazin qui prépare son film et fait des essais pour recruter des figurants. Côté usine, il y a Jean Almereyda, le producteur qui a eu son heure de gloire et qui a de plus en plus de mal à réunir des capitaux pour monter ses affaires. Entre eux, il y a Eurydice, la femme d’Almereyda, qui voudrait être actrice. Tandis qu’Almereyda cherche de l’argent pour boucler le financement du film, et cela au péril de sa vie – car l’argent qu’on lui promet n’a pas très bonne odeur, Gaspard fait des essais avec Eurydice.

Critique

Grandeur et Décadence d’un petit commerce de cinéma devait être en 1986, lors de sa diffusion à la télévision, une adaptation du roman Chantons en cœur (The Soft Centre titre originel) de James Hadley Chase. Mais Jean-Louis Godard en a fait tout autre chose et n’en a gardé que l’essence.

Sous fond de film noir, Godard nous montre les dessous d’une société de production. À la tête d’Albatros Films on trouve Almereyda, joué par Jean-Pierre Mocky. À ses côtés, il y a Gaspard Bazin, le directeur de casting, interprété par Jean-Pierre Léaud.

Ce duo, souvent pompeux, l’un par ses discours sur le cinéma, l’autre sur l’argent, occupe l’espace narratif. Et rien ne semble exister en dehors de leurs préoccupations respectives.

Eurydice, la femme d’Almereyda, elle, aspire à devenir actrice, plutôt qu’une femme au foyer désœuvrée et sous la tutelle financière de son mari. Elle se tourne ainsi vers Gaspard pour trouver de l’aide, au désespoir de son mari.

À Albatros Films, les journées se suivent et se ressemblent : Gaspard fait continuellement passer des castings à des acteurs, non professionnels. Pour autant, il est difficile de comprendre son projet. Almereyda, lui, court à droite et à gauche, dans l’urgence, à la recherche d’argent, sans pour autant que ne soit expliqué les raisons de cet empressement.

On comprend très vite les difficultés financières que rencontre Albatros Films et sa difficulté à exister et à s’imposer dans un paysage audiovisuel dominé par la télévision. Cette galère, ils ne sont pas seuls à la vivre.

Nombreux sont les demandeurs d’emplois de l’A.N.P.E., en fil, quotidiennement, devant leur société, pour faire des auditions, payées au lance-pierres.

Jean-Louis Godard semble dénoncer avec ce film les laissés-pour-compte de l’audiovisuel, ceux et celles qui – créateurs, producteurs, acteurs etc. – piétinent dans la misère et souffrent pour leur art, tandis que la qualité n’est pas forcément au rendez-vous dans les cinémas et à la télévision.

Somme toute, Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma est un film difficile à apprécier, autant par son sujet que par son traitement. En effet, la construction du film brouille le fil narratif et l’on a parfois du mal à suivre les différents arcs présentés. Pourtant, ce grand fouillis finit tout de même par faire sens.

Il est cependant important de souligner le soin apporté à la bande-son, superbe, du film, avec notamment Me and Bobby McGee de Janis Joplin. Lorsque l’on entend la phrase : Freedom is another word for nothing left to lose dans cette chanson, on ne peut s’empêcher de penser à la passion et à la détermination qui animent ceux et celles qui font du cinéma, à l’image d’Almereyda qui en payera le prix fort.

Article publié initialement sur Onirik.net le 5 octobre 2017

Dans la forêt enchantée d’Oukybouky:

Film norvégien de Rasmus Andre Sivertsen (2017)

Présentation officielle

Dans une forêt enchantée du nom de Oukybouky vivent paisiblement Sam et Lucien les souris. Comme les autres animaux, ils se méfient des ruses et des longues dents de Marvin le Renard. Tout bascule lorsque les habitants de la forêt persuadent Marvin de remplir son assiette avec des noisettes.

Critique

Dans la Forêt enchantée de Oukybouky est adapté d’un album de Thorbjørn Egner, auteur norvégien à succès, qui a publié une trentaine d’albums jeunesse et a été traduit dans plus de vingt-six langues.

Dans la petite et paisible forêt d’Oukybouky vivent toutes sortes d’animaux : des souris comme Lucien et sa grand-mère mais aussi Sam-la-Vadrouille, Marvin le renard, Papa Ours, Maman Ours et Petit Ours, Maître Lièvre et son apprenti, un élan bien élégant, Monsieur Écureuil ou encore Horace le hérisson. Chacun prépare l’hiver en faisant des réserves de noix et autres végétaux, tandis que certains vadrouillent et préfèrent s’amuser.

Mais leur tranquillité est troublée par cette canaille de Marvin, toujours affamé et prêt à terroriser les autres habitants de la forêt pour obtenir à manger. Las de cette situation, Lucien rédige une règle de bonne entente entre les habitants d’Oukybouky et la leur soumet pour vote. Marvin, lui, n’est pas d’accord et refuse d’abandonner son régime carnivore au profit de végétaux : « Les herbes et les épinards ce n’est pas pour les renards. » Mais peut-on vraiment échapper à sa nature, surtout lorsque l’on est carnivore comme Marvin le renard ?

Entre douce propagande végétalienne et ode aux saucissons et au jambon, Dans la Foret enchantée de Oukybouky véhicule des valeurs d’amitié, d’entraide et de solidarité, et dénonce la roublardise, tout ça en chansons. Le film appuie également l’importance de l’honnêteté et de l’ingéniosité. Les challenges auxquels font face les habitants de cette forêt finissent par les unir et conforter l’idée que la différence est une force.

Côté cinématographie, Rasmus Andre Sivertsen rend un univers très coloré qui est agréable à voir. C’est un film positif et drôle que pourront apprécier petits et grands.

Fiche technique

Sortie : 4 octobre 2017 
Durée : 72 minutes
Avec (voix) : Erwin Grunspan, Maxime Donnay, Mikaël Sladden, Damien Loqueneux, Patrick Waleffe, Stanny Mannaert, Olivier Premel, Philippe Resimont 
Genre : animation 
Distributeur : KMBO (Little KMBO) 

Article publié initialement sur Onirik.net le 2 octobre 2017

Septembre 2017

Night-time walks:

Night-time walks est une lecture rapide, ludique et très instructive, que l’on apprécie ou non l’alcool.

Éditeur : Les Éditions de l’Épure – carnet de voyages d’Alfred Cointreau

Présentation de l’éditeur

Le guide des cocktails les plus sympas à travers le monde par Alfred Cointreau.

Alfred Cointreau livre ainsi quelques adresses exceptionnelles, des expériences à vivre ou revivre. Au fil des pages, au gré́ des villes, cette escapade sous un ciel orangé sera des plus agréables.

Alfred Cointreau, dont les racines sont très attachées à la vallée de la Loire, reste les yeux grands ouverts sur le monde. Son regard est source d’inspiration, de découvertes et invite chacun à recueillir les adresses insolites et prendre des notes, laissant pour idée de créer un voyage à la recherche d’expériences rafraîchissantes. « Night Time Walks », ou ballades nocturnes, est une invitation pour toute personne qui souhaite en savoir plus sur une personnalité́ dont le supplément d’âme est une merveille.

Critique

Ce mercredi 27 septembre, Onirik était présent à la soirée de présentation du livre Night-time walks d’Alfred Cointreau, héritier de la marque d’alcool Cointreau. Dans ce livre qui se découvre tel un carnet de voyage, Alfred Cointreau dévoile de l’Europe à l’Océanie, en passant par l’Afrique et l’Amérique du Nord, ses bonnes adresses pour déguster un cocktail réussi, le temps d’un soir.

Dans ce tour du monde des bars s’articulent petites anecdotes et croquis des lieux visités, faits par l’illustratrice Jessica Lisse. Des moments qui permettent à Alfred Cointreau de dévoiler sa passion pour son héritage, Cointreau, et la distillerie, ainsi que des personnes et artistes qu’il rencontre.

Dans ces pages, vous découvrirez que le Ramos Gin Fizz, inventé par Henry C. Ramos à la Nouvelle Orléans à la fin du XIXe siècle, est un des cocktails les plus éprouvants à faire, puisqu’il doit être secoué pas moins de 12 minutes pour obtenir la mixture parfaite. Alors qu’au détour des rues de Tokyo, vous serez surpris par les merveilles artistiques et gustatives faites au Star Bar Ginza, où ils cultivent un art particulier, et reconnu mondialement, pour le travail et le façonnage de la glace et leur dilution dans l’alcool. Et bien plus encore.

Night-time walks est une lecture qui se déguste dans la langue de Shakespeare. Rapide, ludique et très instructif, ce livre fera voyager vos sens, que vous appréciez ou non l’alcool. Et en bonus, vous pourrez épater vos ami(e)s au prochain apéro avec vos talents de baristas, grâce aux recettes fournies.

Enfin rappelons que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.

Fiche technique

Format : poche 
Pages : 88 
Éditeur : Les Éditions de l’Épure 
Collection : La Fabrique de l’Épure 
Sortie : 2017 
Prix : 17,50 € 
Vendu exclusivement à la librairie Galignani 

Article publié initialement sur Onirik.net le 30 septembre 2017

Téhéran tabou: 

Film iranien d’Ali Soozandeh (2017)

Présentation du film

Téhéran : une société schizophrène dans laquelle le sexe, la corruption et la prostitution coexistent avec les interdits religieux. Dans cette métropole grouillante, trois femmes de caractère et un jeune musicien tentent de s’émanciper en brisant les tabous.

Critique

Pari est une femme mariée, mère du petit Elias. Avec son mari en prison, elle s’est tournée vers la prostitution pour gagner sa vie. En apparence une femme modeste, elle parcourt les rues de Téhéran pour trouver des clients, son fils sous le bras. Déterminée à se refaire une nouvelle vie, elle demande à un juge du tribunal islamique de lui accorder le divorce. Mais sans l’accord de son mari, Pari est dans une impasse. Après plusieurs tentatives infructueuses, elle supplie le juge d’accepter sa demande. Mais celui n’a qu’une idée en tête et lui fait des avances, auxquelles elle finit par céder dans l’espoir d’obtenir ce qu’elle veut en contrepartie.

Installée dans un nouveau quartier, grâce au juge, elle fait la rencontre de Sara. Mariée, la jeune femme vit avec son mari et ses beaux-parents malades. Tombée enceinte depuis peu, Sara est discrète, tout l’opposé de Pari. Femme au foyer, elle semble porter une certaine mélancolie. Elle se prend d’affection pour Elias, dont elle s’occupe en l’absence de sa mère. Pari et Elias deviennent pour elle un moyen d’échapper à son quotidien monotone, rythmé par les demandes de sa belle-mère et les soins que demandent son beau-père.

Donya, elle, est une jeune femme célibataire, vivant seule dans la ville. Elle est venue vivre à Téhéran dans l’espoir d’une meilleure vie. Pourtant, elle découvre une réalité bien autre. Une nuit d’amour, abandonnée aux bras de Babak, un étudiant, mettra en péril ses projets d’avenir.

Le destin de ces 3 femmes se croise dans les méandres d’un Téhéran où la duplicité, bien plus qu’une norme, est une nécessité pour survivre au rigorisme du régime. Chacune à leur manière, elles sont victimes de leur nature de femmes. Piégées par leur corps, ce qu’il représente et ce qu’il vaut dans cette société, ces trois femmes cherchent à s’y soustraire coûte que coûte. Les hommes, comme les femmes, ont tous leur remède face à l’austérité de rigueur : sexe, drogues, alcool, délinquance et tromperie.

Film d’animation, Téhéran tabou a été réalisé en utilisant le procédé de la rotoscopie. Basées sur des scènes réelles, tournées avec de vrais acteurs, les images obtenues par rotoscopie délivrent un ultra-réalisme aux personnages, à leurs gestes, ainsi qu’au décor. Ali Soozandeh, son réalisateur, est un habitué de l’animation puisque c’est son cœur de métier. C’est d’ailleurs une des raisons qui l’a poussé à opter pour l’animation plutôt que pour la prise de vue réelle : « Pour ce projet, tourner à Téhéran n’était évidemment pas envisageable. J’ai vu des films tournés au Maroc ou en Jordanie censés représenter l’Iran, mais je n’ai pas trouvé ça convaincant. ». Un choix d’autant plus compréhensible étant donné l’accent qu’il porte à la peinture, sans concession, des tabous qui régissent la société iranienne.

Les doubles vies que mènent les protagonistes s’opposent radicalement avec le rigorisme religieux qui régit la société iranienne. En connaissance des dangers de leurs actions et de leur duplicité, ils choisissent pourtant de vivre cette double réalité dans cette société schizophrénique.

Entre liberté et répression, le film ouvre les portes sur la vie de ces protagonistes, sans jugement, adhésion, ni condamnation. Le film souligne avec subtilité et grâce la fragilité et les dérives d’une société sans libertés individuelles et sans considération pour les femmes. Cette société, pour autant, n’est pas exempte de joie ni d’humanité. À cet égard, le silence du jeune Elias en dit long sur cette société où les non-dits et les secrets sont rois. Sa conscience des actions de sa mère et de ses voisins ne le prive pas de son innocence, ni de son enfance.

Fiche technique

Sortie : 4 octobre 2017 
Durée : 66 minutes 
Acteurs : Elmira Rafizadeh, Zar Amir Ebrahimi, Arash Marandi, Bilal Yasar, Negar Mona Alizadeh, Payam Madjlessi. 
Genre : film d’animation – drame 
Distributeur : ARP Sélection 

Article publié initialement sur Onirik.net le 30 septembre 2017

Sous le Pont:

En abordant sans ambages, mais avec ruse, la condition des migrants, Sous le pont nous fait passer un bon moment, tout en réflexion.

Lieu : Palais de la Porte Dorée – pièce d’Abdulrahman Khallouf

Présentation officielle

Le temps d’une nuit, Jamal, jeune refugié syrien qui vit sous un pont, se trouve confronté à une société tentée par le repli qui refuse de lui faire une place … Sous le pont s’inspire d’histoires vécues et retrace des rencontres impromptues, le temps d’une nuit ; le temps pour les spectateurs, d’interroger le réel statut de réfugié en France.

Critique

«  Celui qui vit loin des siens meurt dans la souffrance », selon Jamal, le personnage principal de Sous le pont. La pièce a ouvert ce mercredi 27 septembre le festival Welcome – Migration & Hospitalité au Palais de la Porte Dorée.

Le festival Welcome a lieu à l’occasion des 10 ans du Musée national de l’histoire de l’immigration. Pour se faire, artistes et conférenciers donnent à voir et à entendre leurs regards sur ce qu’est être migrant et sur l’accueil qui leur est réservé, à travers des films, pièces de théâtre, concerts et autres performances.

Sous le pont traite de la vie d’un immigré syrien, Jamal, arrivé en France depuis peu. Précaire, il est abandonné à lui-même dans les rues de Paris, à vivre sous un pont. Il raconte son histoire et son périple à un compatriote qu’il a croisé à la préfecture, où il espère obtenir le droit d’asile. Avant d’arriver en France, il est passé par la Turquie, où il a dû laisser sa femme, Samira, tandis que sa mère, elle, est en Arabie Saoudite. La banalité de son quotidien nous met face à un visage de l’immigration et de la misère, et questionne nos perceptions.

La pièce n’aborde pas simplement la brutalité de la rue mais aussi son hostilité. Une hostilité et une réalité qu’un apatride, comme Jamal, vit difficilement après avoir fuit son pays en guerre et tout laissé derrière lui. L’abandon est un autre grand thème de cette pièce. Jamal n’a pas seulement abandonné son pays, mais aussi sa famille, et ses moeurs. Comment peut-il rester un musulman pratiquant dans un pays où le vice se cache à chaque coin de rue ?

Abdulrahman Khallouf ne nous amène pas seulement à réfléchir sur l’immigration, ses dérives et ses conséquences mais réussit aussi à instiller beaucoup d’humour (noir) à son œuvre, comme avec cette réplique sur le peuple syrien : C’est très naturel. On dirait que ça leur va la mort ! Par ailleurs, le panneau publicitaire, pièce maîtresse du décor, participe hautement de cette touche d’humour.

Côté mise en scène, ne vous fiez pas à l’apparence simpliste de la pièce, qui risque de vous surprendre. Le mélange des langues et des cultures, lui, est un autre point fort de cette pièce au casting multiculturel.

Article publié initialement sur Onirik.net le 29 septembre 2017

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Film belge de Fien Troch (2017)

 

Présentation du film

Kevin, 17 ans, fraîchement sortie de prison, commence un nouveau départ chez sa tante, loin de son petit frère et du reste de sa famille. Il se lie très vite d’amitié avec son cousin et ses amis. Entre complicité, sexe et trahison, Kévin échappera t-il à la délinquance ? Ce nouveau cadre lui permettra t-il d’échapper à la délinquance ?

Critique

Lorsque l’on découvre Kévin, il est désœuvré. Tout ce qu’il veut depuis sa sortie de prison c’est retrouver sa famille, et surtout son petit frère. Peu communicatif, tout se passe par les jeux de regard, les murmures, les acquiescements et à l’occasion, par les points. Son histoire est floue et son passé trouble. Il est davantage protagoniste, qu’acteur de sa vie. Sa mère, sa tante et son oncle lui dictent ce qu’il doit faire dès sa sortie de prison : où il va dormir, qui il doit fréquenter, où il travaillera et la façon dont il le fera. Son libre-arbitre est inexistant. Tout cela ne l’importe pas, tant qu’il peut voir son petit frère, dont il a été séparé depuis son incarcération. En liberté surveillé, il navigue tant bien que mal cette nouvelle vie et ses nouveaux repères.

Sammy, son cousin, lui, est un adolescent sans problème. Libre de ses mouvements, de voir ses amis et sa petite amie, Lina, il a la confiance de ses parents. Il sympathise vite avec Kévin et l’introduit à son cercle d’amis. Et puis il y a John. Timide, maladroit et peu bavard, c’est un suiveur dans la bande. Sa situation familiale difficile et sa relation avec sa mère sont progressivement dévoilées dans le film. Et c’est sa tragédie personnelle et son caractère qui font que Kévin et lui se comprennent si bien. Ce sont des garçons de peu de mots mais dont les regards et le visage nous apprennent beaucoup sur leur souffrance intime. Ils ne sont pas des adolescents au même titre que les autres. Ils partagent ce même sentiment d’inconfort en société et ont dû grandir plus vite, plus brutalement.

Fien Troch filme ces adolescents en adoptant les codes de leur génération. Entre prises de vue faites avec un smartphone et images de cinéma, le réalisateur donne à voir une jeunesse à l’innocence perdue et aux prises avec la vie et les tourments de l’adolescence. Tous torturés d’une manière ou d’une autre, ces jeunes trouvent refuge dans l’amitié. L’amitié est salvatrice pour Kévin, John, Sammy et Lina, mais c’est aussi le lieu de tous les débordements : alcool, drogues, violence et tromperie. Ils sont en fuite de leur famille et de leur foyer, où mensonges, non-dits, masques, règles et autorité sont leur quotidien. Entre absence et excès de liberté, ces adolescents se cherchent et explorent leurs limites, quitte à aller trop loin, face à des adultes dupes de la façade que leur offre leurs enfants. Trop protecteurs, insouciants ou juste trop permissifs, les parents communiquent difficilement ou mal avec leurs enfants.

Home capte l’attention autant par sa forme, le traitement de son sujet, que par le jeu des jeunes acteurs qui le portent. On y découvre une jeunesse belge qui, comme ailleurs, est perdue dans les méandres de l’adolescence. En quête d’eux-mêmes, de lien social, d’amour, et surtout d’évasion, ils sont, chacun à leur manière, au bord du précipice. L’essence de ce film réside dans sa capacité à capturer l’adolescence dans tous ses prismes. On ressent et comprend les souffrances de chacun d’entre eux. Fien Troch réussit à saisir avec acuité, autant sur le plan narratif que visuel, la désinvolture et la gravité de l’adolescence. Home est un film à ne pas manquer.

Fiche technique

Sortie : 13 septembre 2017
Durée : 103 minutes
Acteurs : Sebastian Van Dun, Mistral Guidotti, Loïc Batog, Lena Suijkerbuijk, Karlijn Sileghem, Els Deceukelier
Genre : Drame
Distributeur : JHR Films

Article publié initialement sur Onirik.net le 12 septembre 2017

Une Famille syrienne: 

Film franco-belge de Philippe Van Leeuw (2017)

 

Présentation du film

Dans la Syrie en guerre, d’innombrables familles sont restées piégées par les bombardements. Parmi elles, une mère et ses enfants tiennent bon, cachés dans leur appartement.

Courageusement, ils s’organisent au jour le jour pour continuer à vivre malgré les pénuries et le danger, et par solidarité, recueillent un couple de voisins et son nouveau-né. Tiraillés entre fuir et rester, ils font chaque jour face en gardant espoir.

Critique

Au cœur de la Syrie en guerre, Oum tient le fort de son appartement, entourée par ses deux filles, son fils, son beau-père, sa voisine avec son mari et leur nouveau-né, ainsi que Delhani, leur domestique. Piégés dans l’immeuble, entre les tirs de snipers, les bombes et les raids aériens, ils sont unis par la tragédie et l’envie de survivre.

Oum, la matriarche, tient fermement cette famille de fortune. À son service, Delhani s’occupe des enfants, de faire à manger ou encore d’aller chercher de l’eau. Halima, la voisine, elle, prend soin de son bébé, en attendant le retour de son mari, Samir, parti tôt ce matin-là. Leur projet : fuir pour Beyrouth, où un passeur de l’armée de la résistance, a promis de les conduire.

Mais ce qu’elle ne sait pas, c’est que Samir a pris une balle dans le dos en sortant de l’immeuble ce jour-là. Delhani a assisté à la scène depuis un interstice de la cuisine. Elle a tout vu. Choquée, elle ne sait comment réagir ni comment l’annoncer à Halima. Lorsque Oum finit par l’apprendre, elle la force au secret. Personne ne doit savoir cette terrible nouvelle.

Dans ce huis-clos syrien, le climat est tendu. Pourtant, dans cet amalgame de chaos et de vie, l’amour et l’espoir règnent encore. Les plus jeunes tentent tant bien que mal de vivre et de rire, les plus âgés, eux, sont lucides mais résolus à ne pas céder. Oum représente et véhicule cet espoir et cet amour. Amour pour sa famille et pour son pays, qu’elle ne veut pas quitter.

Côté scénario, ce sont les personnages féminins qui portent ce drame. Dans cette guerre des armes, elles jouent également leur part, déterminées à défendre leur famille et à laisser la guerre dehors. Des plus jeunes au plus âgées, ce qui les caractérisent c’est leur force, leur endurance et leur persévérance. Ce sont des femmes résolument modernes et héroïques, dont la bravoure force le respect.

La force de ce film réside dans son pouvoir de suggestion de la guerre. Le spectateur ne voit des morceaux de l’extérieur qu’à de très rares occasions, toujours brièvement. Le conflit est davantage suggéré et laissé à l’imagination du spectateur que montré frontalement, gratuitement.

Philippe Van Leeuw met avec Une Famille syrienne (Insyriated) des visages concrets sur cette guerre et ses victimes. Hors de tout agenda politique ou démagogique, c’est leur humanité qui nous est offerte, sublimée, malgré leur impuissance et la terreur palpable. C’est une invitation à la réflexion sur l’humain et sur le prix de l’inaction face à la barbarie.

Fiche technique

Sortie : 6 septembre 2017
Durée : 86 minutes
Avec Hiam Abbas, Diamand Abou Abboud, Juliette Navis
Genre : drame
Distributeur : KMBO

Article publié initialement sur Onirik.net le 3 septembre 2017 

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Juillet 2017

Juin 2017

Mai 2017

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