Keepin’it Real : la négritude et la diaspora interrogées par Malique Lee Moore

Les murmures autour du film Keepin’ it real, réalisé par le jeune Afro-Américain, Malique Lee Moore, vous sont sans doute arrivés aux oreilles. Présenté à Afropunk Paris il y a quelques semaines, ce court-métrage surprend autant par sa forme, que les motifs qu’il traite et les artistes qui y ont participé. Produit par la réalisatrice Johanna Makabi, Moore livre un ovni bouleversant et protéiforme, fait par la diaspora pour la diaspora. Son contenu interpelle l’âme et s’y insinue, pour questionner ce qu’est d’être Noir.e, son unicité, sa beauté, mais aussi sa cruelle, et souvent inspirante, réalité. Son esthétique, elle, révèle des fragments intimes et universels de l’Expérience Noire dans son acception la plus large. Rencontre.

Je voulais vraiment faire des recherches sur le fait d’être Noir.e dans un pays occidental. Malique Lee Moore

KF: Comment vous êtes-vous rencontré ? Pouvez-vous parler de la genèse du film ?

Johanna Makabi : En fait, j’ai rencontré Malique à travers des potes en commun de New York qui ont entendu parler de son projet, et qui savaient que j’avais déjà fait le documentaire Méduse, Cheveux afros et autres mythes. Ils savaient que j’étais sensible à ces sujets-là (…). On s’est rencontré, on a pris un café. Il lisait un livre d’Issa Rae, dont je suis très, très fan, et on avait tous les deux une boucle d’oreille Chanel, là, comme ça (ndlr. montre son oreille). Et on s’est dit tout de suite, ça y est, coup de foudre. (…) On a parlé du projet. J’ai beaucoup aimé le sujet. Et au début, c’était : « est-ce que je peux te donner un coup de main, sur n’importe quoi ? » parce que c’est son sujet de thèse en fait (…) Il avait déjà écrit pas mal, donc au début, c’était juste lui donner un coup de main. Et puis, au fur et à mesure, on parlait, (…) et je lui ai dit : « bon, je te produis ».

Malique Lee Moore : C’est une idée que j’ai eue au début de mon année, (ndlr. dernière année d’études). En fait, je voulais vraiment faire des recherches sur le fait d’être Noir.e dans un pays occidental. Et en gros, j’ai remarqué qu’il y a beaucoup de similarités entre les Français Noirs et les Américains Noirs. Évidemment, les expériences sont différentes, mais on arrive toujours au même endroit ensemble, à dire : “ah oui, ça, ça m’est arrivé”. Et on partage les histoires. Et Johanna et moi, on a partagé tellement d’histoires qui rentrent aussi dans Keepin’ it real (…)

KF: Qu’est-ce qui t’a donné l’idée de réunir les thématiques de sexualité, de genre, « races », etc. dans ton court-métrage ?

M.L.M. : Honnêtement, ça m’est arrivé naturellement parce que j’ai eu plein d’idées, plein d’images que je voulais voir, mais que je ne pouvais pas dessiner. Il fallait que ces images vivent. Et du coup, avec Johanna qui a cet œil pour le cinéma et la cinématographie, elle m’a aidé, elle m’a poussé en fait à créer quelque chose de beau, mais quelque chose avec, je pense, de l’importance pour la communauté en France et aux États-Unis.

J.M. : En fait, Malique, il avait son expérience, (…) il a amené son expérience de personne noire, afro-américaine. Il y a tous ces stéréotypes qui existent déjà dans la culture afro-américaine, le Hotep, la Sapphire,… Il a repris toute cette mythologie en fait qui existe déjà dans la culture afro-américaine, qui a déjà été déconstruite un peu. Et on s’est dit ensemble que ça serait intéressant de l’adapter à la culture française, afro-française, et de voir, c’est qui le Hotep Français, c’est quoi le Hotep Français? C’est peut-être plutôt un Kémit par exemple ? C’est quoi la Sapphire Française ? C’est une Fatou en fait. Et du coup, c’était un peu réadapter ces mythes, ces stéréotypes que l’on a en commun, pour les rendre un peu plus universel. On a fait appel à des artistes Français, mais aussi Américains qui vivent en France, également Caribéens, ou Africains qui se sont installés en France, anglophones d’Angleterre (…). Il y a Eden (ndlr. Eden Tinto Collins) qui a participé. Il y a Gystere (ndlr. Gystere Peskine) qui a aidé dans les effets spéciaux. Enfin, on a beaucoup d’artistes comme ça qui nous ont aidés, même dans l’ombre, qui sont connus sur la scène afro-française. Et c’était hyper important parce que ces gens-là ont apporté quelque chose à chaque fois, en nous disant : « on veut adresser ça », « vous pointez bien ça du doigt ». Il y a Marie-Julie Chalu aussi par exemple, qui fait Afropéa et qui est dans Ouvrir la voix, qui a participé. (…) L’important pour nous, c’était bien sûr de parler de tous ces problèmes, mais d’en parler de la manière la plus universelle possible, parce que ça a rarement été fait, et qu’à la fin, comme le dit Malique, on a beaucoup de similitudes, malgré nos différences culturelles.

KF: Le motif de la trinité occupe une place majeure dans le scénario, mais aussi la conception et la forme du film. Pourquoi ce choix ?

M.L.M. En fait, je travaille beaucoup avec la trinité. Dans mes travaux passés, j’ai utilisé les trois écrans pour faire un autel, un coin sacré, et avec les trois écrans, c’est évidemment quelque chose de très religieux et symbolique. Pour l’installation, avoir trois écrans, c’est important aussi parce que je pense que cette trinité, elle est symbolique mais aussi immersive. (…)

KF: 30 artistes ont participé au film : quelles places ont-ils pris à sa conception ?

M.L.M. : Alors les artistes ont apporté, je pense, leurs idées, leurs énergies, leurs temps aussi et leur patience. Après ça, ils ont tous lu le script. Ils étaient tous d’accord avec ma vision et que j’ai le soutien de Johanna Makabi. (…) En fait, c’est grâce à elle que j’ai connu tous ces gens. Du coup, je crois qu’ils étaient tous vraiment motivés pour faire quelque chose ensemble, comme un collectif. (…)

J.M : Je pense que quand Malique est venu vers moi, quand on s’est rencontré et qu’on a connecté, on s’est dit que tous les deux, ce qu’il nous manquait dans notre vie artistique, c’était d’avoir une sorte de collectif, de personnes avec qui travailler, une sorte de réseau. Je pense que c’est quelque chose qui n’existe pas à Paris. Malique, ça fait trois ans qu’il est à Paris, et à New York, ça existe beaucoup. Les jeunes Afro-américains qui font des choses, qui sont artistes, créatifs, s’organisent beaucoup en collectifs. Et c’est vrai qu’en France, on a beaucoup de mal à faire ça parce qu’on a tous des envies différentes, des engagements différents, et c’est normal. Je pense que ce qui a plu dans le projet, c’est qu’à la fois, c’était un projet un peu engagé, mais qu’il y avait un côté très esthétique. J’ai l’impression qu’on veut toujours séparer les choses en France : soit tu fais quelque chose de beau, soit tu fais quelque chose d’engagé. Et là, on a proposé quelque chose… On voulait tout faire en fait et cette ambition-là a plu. On a voulu mettre du voguing, de la lecture, du chant, et du coup, tous ces gens-là ont pu montrer tout leur talent aussi. Quand on dit des artistes, c’est de A à Z. C’est-à-dire qu’on a eu la styliste Michelle TSM qui habille les voggers de Paris, c’est elle qui a fait une partie des costumes. On a eu de la musique. (…) Tous les voggers qui ont accepté de donner leur corps. Et puis, il faut savoir que quand on est un jeune artiste, créatif, on a beaucoup de mal à être payé au début. Et je pense que ça, c’était quelque chose qu’on a vraiment apprécié, c’est que les gens ont accepté de faire le projet bénévolement, parce qu’ils croyaient en notre vision, en la vision de Malique. Et ils croyaient vraiment aussi à notre capacité à porter le projet.

KF: Johanna tu évoques cette tendance en France à vouloir séparer les choses. L’un des éléments qui se dégage du film, c’est que l’identité est certes multiple, mais un tout qui n’est pas catégorisable ou dissociable, surtout pour un.e Noir.e, dans un monde où l’universel est Blanc et où il/elle doit constamment lutter pour préserver, mais aussi réconcilier ses multiples identités, ses différences, etc. et ne pas avoir à les justifier.

M.L.M. : Ça s’appelle l’intersectionnalité ! Quelque chose que je remarque de plus en plus maintenant que je suis plus âgé, c’est que je suis tout ça en même temps, même quand je suis dans ma communauté chez moi, avec ma famille. Je suis toujours le mec gay. C’est quelque chose que ma famille n’aime pas forcément parce qu’elle vient des Caraïbes, et c’est différent là-bas. Mais je suis quand même dans la famille du coup, donc ça les force à m’aimer quand même, peu importe. Ça m’ouvre les yeux et ça m’inspire de voir toute cette connexion avec les gens, et de traverser tous ces préjugés que l’on a. Et pour moi, l’intersectionnalité, c’est regarder ça, et dire: « nous sommes toutes ces choses, mais qui s’en soucie? »

J.M : Pour répondre aussi à la question, (…), il y avait énormément de personnages et on a vraiment essayé de montrer toutes les « shades », toutes les nuances des personnalités noires. On a travaillé ensemble aussi par exemple quand il fallait parler de la femme noire (…) de moi, ma perception en tant que femme noire, (…) je pense que ce Malique avait dit dans ce qu’il avait écrit, de ce qu’il m’avait montré au début, c’est que pour lui, on est tous, tous ces personnages. On a tous cette complexité (…) On est tous un peu en insécurité, mais en même temps engagé, mais en même temps on veut réussir et on ne sait pas si on doit forcément se positionner (…) on est tous, tous ces personnages-là, et c’est ce qu’on a essayé de montrer avec le projet, de montrer toutes ces nuances de Noir en fait ! On n’est pas un archétype, on est plein d’archétypes.

KF: Malique, tu dis avoir écrit un scénario pour le film, est-ce que tu as réconcilié ta vision de départ avec ce que tu as obtenu, en collaborant avec tous ces artistes ?

M.L.M. Honnêtement oui ! Je suis vraiment étonné aujourd’hui de voir vraiment ma vision. Et ça, c’est une très belle chose parce que quand tu ramènes des gens dans ton projet, évidemment que ça va changer, que ça va évoluer. Et du coup, cette fois, ça a évolué, mais quelque part, je me sens très fier de ce projet et du travail qu’on peut faire ensemble. (…) Je pense que pour les gens qui ont travaillé avec nous sur ce projet, ça les a aidés à se voir eux-mêmes. Ils sentent qu’ils ont en quelque sorte aidé les enfants qui viendront après eux, et qui veulent se voir sur les écrans. Donc je pense que je les aide peut-être à arriver à un point où ils se disent qu’ils peuvent aussi faire ça eux-mêmes.

KF: En les aidant, est-ce que tu t’es aidé aussi ?

M.L.M. (…) Oui carrément. Ça a été comme un journal pour moi. Ça m’a aidé de voir ma vision, … c’était thérapeutique. On recherche tous une sorte de thérapie, d’une manière ou d’une autre, on en a tous besoin, peu importe la forme que ça peut prendre. La thérapie, c’est important ! Et du coup, je pense que pour tous les gens qui ont travaillé sur ce projet, c’était un peu une thérapie pour eux. (…)

La double conscience, c’est quelque chose qu’on ressent tout le temps et parfois si on n’est pas assez fort, ça nous étouffe. Du coup, je voulais qu’on ressente ça un peu dans mon travail.  Malique Lee Moore

KF: Tu travailles dans ce film sur le concept de « Double Conscience » de W.E.B. Du Bois : comment tu l’interprètes, comment l’as-tu intégré dans le projet, qui est très immersif et quelle en est ton expérience personnelle ?

M.L.M. : La Double Conscience c’est le concept d’être, dans soi-même, vraiment scindé en deux. Beaucoup de gens ont cette expérience, donc pour moi, ce n’est pas juste un truc de négritude. Je pense que c’est quelque chose qu’on vit tout le temps, ce soi interne et ce soi externe. Et pour moi, être Noir et queer, il y a autre chose qui s’ajoute à cette double conscience. Du coup, c’est une expérience très étouffante parfois. J’ai beaucoup d’anxiété, très intense, du coup parfois quand je sors de la maison, je dois me rappeler de respirer (…) La double conscience, c’est quelque chose qu’on ressent tout le temps et parfois si on n’est pas assez fort, ça nous étouffe. Du coup, je voulais qu’on ressente ça un peu dans mon travail. Il y a des moments très magnétiques, très doux,… Tu peux te perdre dedans, mais des moments aussi où ça coupe, où il y un rythme qui arrive qui est un peu bizarre, off-tempo. Je voulais qu’il y ait cette sensation dans le projet. Des fois, c’est très confortable, des fois, c’est très inconfortable, mais quand même très immersif.

KF: Justement, être Noir.e, c’est être dans l’inconfort constant, dans cet entre-deux, pas seulement à l’intérieur mais aussi à l’extérieur de soi, dans les rapports avec les autres et la manière dont on se présente au monde. Comment ce concept a été reçu par le collectif d’artistes avec lequel vous avez travaillé ?

J.M. Je pense que c’est un concept que l’on appréhende très peu en France. De toute façon, on parle très peu de race en France, donc c’était compliqué d’amener ça, comme ça, et dire : « ouais, on va faire un truc sur la double conscience ». (…) Ce qu’on a mis en avant auprès des artistes, c’est qu’on voulait faire un film sur le subconscient d’une personne noire, contemporaine, qui vit en Europe ou dans un pays occidental. Et je pense que l’on se reconnaît tous. Et même quand on n’est pas Noir, c’est ce que disait Malique, on se reconnaît tous dans cette double conscience parce qu’on est tous dans un monde d’images, un monde où on est à la fois pris sur la représentation, sur ce que l’on représente, ce que notre corps veut dire, et ce que l’on est vraiment. Je pense que c’est quelque chose que tous les artistes avaient déjà appréhendé. On a quand même été en contact avec des artistes relativement engagés, même sans le savoir, parce que même les voggers ne sont pas forcément des personnes hyper engagées dans la vie, (…) mais leur danse, elle, est engagée, elle est politique, la Pride c’est politique. Et en fait, pour moi, c’est ça ce que ça veut dire la double conscience, c’est aussi ça ! C’est que même quand on ne veut pas être politique en tant que personne noire, notre corps est politique !

KF: On n’a pas forcément besoin d’être Noir.e pour comprendre ce concept, mais chez Du Bois, il y a justement cette idée de notre corps comme politique, avec ou sans notre implication. Et en ce sens, la double conscience sied parfaitement, et uniquement, à la négritude. Longtemps, nous n’avons pas été maîtres de nos images, de notre imagerie. C’est un pouvoir qui nous a été enlevé, et il y a un mouvement lent mais progressif de réappropriation et de revendication qui est en cours depuis plusieurs années. Dans le film, cette réappropriation est visible et on s’y retrouve, en partie ou totalement, à différentes étapes de la vie, notamment parce que le film est immersif.

J.M. La double conscience s’applique très bien à la négritude mais pour moi, elle s’applique à tous les corps parce qu’en tant que femme déjà ton corps est politique. En tant qu’homme gay, ou bisexuel, ou queer, ton corps est politique. Après, il y a l’intersection comme on le disait tout à l’heure, mais c’est sûr que voilà, nos corps sont politiques, et ce que l’on en fait est aussi très politique, comme le cheveu. (…)

M.L.M. Je suis d’accord avec ce que tu dis. Du Bois il a parlé du fait d’être Noir.e, pas d’autre chose, mais aujourd’hui je crois que c’est important d’être intersectionnel avec cette interprétation de la double conscience. Évidemment, dans le fond, ce n’est que pour nous (ndlr. les Noir.e.s). Ça explique trop bien notre expérience.

J.M. : (…) Par rapport à la forme, Malique disait que c’était une thérapie pour lui, et qu’en France on a beaucoup utilisé le documentaire comme forme pour parler de ces questions-là. Et en fait, en France, aujourd’hui, il y a très peu de fictions, et encore moins de fictions expérimentales qui abordent ces sujets-là et c’est ce qui m’a plu dans son projet. C’est qu’il voulait aborder ces sujets très politiques, de manière esthétique et de manière expérimentale. (…) En France, ça n’existe pas encore. On n’a pas encore passé ce cap du documentaire. Parler de politique, parler de corps, c’est encore quelque chose de très documentaire, très enquête, très journalistique. Et ce n’est pas du tout devenu quelque chose de fictionnelle, d’esthétique. On ne peut pas encore aborder ces questions-là de manière onirique. Et c’est ça qui me plaît dans ce projet !

M.L.M. Je suis d’accord (…) Et c’est ce que je voulais dire. En France, je trouve que, je ne sais pas, pour vous, parler de la race, c’est vraiment un truc … Il ne faut pas en gros. Entre Noirs, bien sûr, pas de souci, mais sinon tu ne sais jamais quand tu peux. (…) Mais moi j’ai beaucoup d’espoir en France ! C’est la France quand même ! (ndlr. rires) Mais je crois que la culture ici ça pousse toujours et si la France pouvait reconnaître que c’est ces gens qui font la France, les Noirs, les Arabes, etc. Toutes ces personnes rendent l’expérience française intersectionnelle, alors un jour, on pourrait avoir un Moonlight ! (…)

KF: Justement, pourquoi avoir choisi la forme fictionnelle et y avoir incorporé de l’onirisme, et toute cette imagerie qui utilise des éléments de la culture noire, de la diaspora, mais aussi des codes plus mainstream ?

M.L.M. : La fiction, c’était la seule manière pour moi de le faire parce que cette expérience c’est un truc dans le subconscient. Du coup, le subconscient, c’est en fiction pour nous parce que c’est métaphysique. On ne le connaît pas, mais on le sent. (…) Mais aussi, je crois qu’en France, c’est un truc dont on avait besoin. (…) Quand je l’ai proposé à Johanna, j’ai vu l’étincelle dans son œil (…) Peut-être qu’aux States, à New York, j’aurais pu trouver des gens plus facilement qu’en France, mais je pense que j’ai eu de la chance avec Johanna parce qu’il y a un style en France qui n’est pas le même qu’aux States, ou à New York particulièrement. Et je trouve que Johanna, elle est juste ouverte dans ce sens-là, dans cette esthétique, et elle veut tout goûter.

J.M. Exactement ! (…) Je pense que pour lui, pour Malique en tant qu’Afro-américain, c’était une évidence pour toi de faire de la fiction. Ce qui n’est pas le cas du tout en France ! Et donc en fait, je pense, j’en suis sûre parce que j’ai travaillé avec des producteurs, et j’ai parlé du projet de Malique à un producteur avec qui j’ai travaillé. Et on m’a demandé tout de suite si c’était un documentaire (…) J’ai dit oui je veux parler de la double conscience, je travaille avec un réalisateur Afro-américain, qui est queer, et on m’a dit : « ah tu vas faire un documentaire sur lui ? », et je leur ai dit non. Et en fait, pour moi, c’est ce qui a allumé la lumière parce que pendant que je faisais le film de Malique, et encore aujourd’hui, je pense qu’on a fait un projet qui est très futuriste, qui est assez avant-gardiste.

C’est un film qui n’aurait jamais pu naître sans internet parce qu’on a les mêmes codes. Johanna Makabi

KF: Comment avez-vous trouvé cette collaboration entre jeunes talents de la diaspora, avec une certaine conscience des réalités et oppressions des Noir.e.s dans le monde ?

J.M. Je pense que notre film est très représentatif de notre génération, de l’état d’esprit de notre temps et des Afros de notre temps parce que déjà l’initiative c’est un film de thèse. Les jeunes font de plus en plus d’étude et rien que le fait qu’on soit à moitié financé par la personne (ndlr. le projet a reçu un financement par crowdfunding), ça veut dire quelque chose. Le fait qu’on soit une co-production internationale aussi ça veut dire quelque chose. On est une jeunesse citadine. Malique vient de New York, je viens de Paris. Il y a plein d’autres jeunes qui viennent d’autres grandes villes, mais on s’est tous retrouvé à Paris. Et le fait de se dire, de nos jours, à Paris, tu peux trouver des jeunes du monde entier, ça veut aussi dire quelque chose. (…) C’est un film qui n’aurait jamais pu naître sans internet parce qu’on a les mêmes codes à cause d’Internet. Et on a les mêmes délires et on écoute la même musique, et on a les mêmes références en fait ! (…) Ça veut dire que notre génération est hyper liée, on est hyper lié les uns aux autres. Et malgré nos différences culturelles, parce qu’il y en a, on a des références, des codes qui sont hyper forts (…).

KF: Dans ton film, il est question d’entrer dans l’esprit d’un.e Noir.e contemporain.e. Qu’il y a-t-il dans ton esprit de jeune Noir ?

M.L.M. (…) Je pense que dans mon esprit de jeune Noir, il se passe plein de choses, avec les réseaux sociaux qui nous permettent d’interagir et de nous rencontrer plus facilement, mais aussi de pleurer et de rire. Je pense que c’est aussi génial qu’on le veut créer ensemble. Notre génération frémit de créativité. (…)

J.M. : (…) Je pense que comme tous les jeunes de notre génération aujourd’hui, on se bat pour réussir et pour pouvoir vivre sur cette planète, pouvoir subvenir à nos besoins en tant que jeunes artistes parce que c’est très difficile. Pouvoir exister dans le monde, pas comme nos parents qui voulaient juste s’installer et avoir une vie meilleure. Nous, on veut pouvoir exister dans la société qui nous a vu grandir parce qu’on n’est pas des immigrés, on est né ici ! Lui, il est né aux États-Unis. Et on veut pouvoir s’affirmer, exister, être respecté chez nous. (…) Pouvoir travailler ensemble, ne pas être dans un état de concurrence tout le temps, ne pas être dans un état où on a l’impression qu’on ne va pas survivre, parce que le fait de vivre dans une grande ville, c’est ça.

KF: Malique tu parlais des réseaux sociaux comme étant des outils qui connectent et unissent. Ils créent aussi beaucoup de bruits. Comment fais-tu pour créer dans cet océan de bruits, tout en gardant ton engagement et ton cap ?

M.L.M. C’est difficile évidemment parce qu’il y a plein de choses qui se passent en ce moment et qui se passent tout le temps en vrai. Je crois que, comme je le disais tout à l’heure, je suis très, très motivé et j’ai juste envie de suivre mes rêves. Déjà, je suis à Paris, et je ne l’ai pas dit à beaucoup de gens, mais personnes ne savaient que c’était un de mes rêves quand j’étais plus petit, quand j’avais 7 ans, (…) et là, je fais ma vie ici. (…) Tout ce que tu as à faire, c’est d’y croire, et je sais que c’est super cucul de dire ça. (…) La pire chose que les gens puissent faire, c’est être négatif avec moi, et m’envoyer leurs ondes négatives. (…) C’est important de garder du positif pour continuer de créer. Si tu n’as pas de gros budget, nous, on n’avait pas du tout de budget, on a demandé aux gens qui nous ont donné pour faire naître ce projet. Donc c’est vraiment une question de se lancer et de ne pas avoir peur, et de trouver une sagittaire pour t’aider (ndlr. rires).

KF: Malique, tu dis dans le film chercher à créer des récits qui sont à contre-sens de ceux que l’on trouve sur les Noirs dans les médias mainstream. Dans quels espaces penses-tu qu’ils doivent exister parce qu’il y a des médias noirs ou faits majoritairement pas des Noirs, qui sont considérés comme « mainstream » ?

M.L.M. Je pense que le mainstream ce n’est pas quelque chose de mauvais. Parfois oui, évidemment, (…) mais si tu le veux vraiment, tu peux avoir le meilleur des deux mondes, et trouver l’équilibre entre les deux. Ce projet peut être très mainstream. Déjà, il est mainstream dans ma tête parce que j’ai utilisé les paroles de Kendrick Lamar, de Solange, de NONAME, mais il y a aussi des références à la mythologie grecque, et à plein d’autres choses, mais je les interprète d’une façon qui les rendent accessibles peut-être aux Blancs (…)

J.M. : Je pense que de toute façon, le mainstream s’inspire toujours de la subculture. À chaque fois que quelque chose est devenu mainstream, il est parti d’une subculture : le punk, le voguing, la culture afro, etc. À la fois, on veut être accessible au mainstream, mais on sait que l’on a utilisé du mainstream pour faire quelque chose d’expérimental. Mais c’est expérimental et en même temps accessible. On n’en est pas à un point où on ne peut pas devenir mainstream (…) On est entre les deux. Je pense que notre génération est complètement là-dedans en fait, elle est entre les deux. On est à la fois dans les subcultures, à la fois hyper inspirée par la pop culture, en même temps, on veut s’en détacher. On est dans cette contradiction constante.

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