Meurs, Monstre, Meurs : Alejandro Fadel se joue des codes du fantastique

Cinq ans après son premier long-métrage Los Salvajes, l’Argentin Alejandro Fadel revient avec Meurs Monstre Meurs (Muere, Monstruo, Muere), présenté à « Un Certain Regard » à Cannes l’année dernière.

Synopsis:

Dans une région reculée de la Cordillère des Andes, le corps d’une femme est retrouvé décapité. L’officier de police rurale Cruz mène l’enquête.

David, le mari de Francisca, amante de Cruz, est vite le principal suspect. Envoyé en hôpital psychiatrique, il y incrimine sans cesse les apparitions brutales et inexplicables d’un Monstre.

Dès lors, Cruz s’entête sur une mystérieuse théorie impliquant des notions géométriques, les déplacements d’une bande de motards, et une voix intérieure, obsédante, qui répète comme un mantra : “Meurs, Monstre, Meurs”…

Un mélange des genres

La séquence inaugurale de Meurs, Monstre, Meurs met en place une intrigue violente et mystérieuse, ainsi qu’une atmosphère lente et lugubre qui illustre une maîtrise du genre policier par son réalisateur. Fadel tisse dès ce premier meurtre un voile sombre sur ce petit village paisible, perché entre trois montagnes. À premières vues, nous avons affaire à un drame policier. Les victimes sont strictement des femmes, et meurent successivement, sans raisons apparentes autres que leur genre. Chaque décès est le théâtre d’une brutalité inexpliquée : deux de ces femmes sont décapitées.

Le spectateur, comme les enquêteurs, ne sait pas grand chose. À vrai dire, ces derniers montrent rapidement leur incompétence et leur manque de ressources pour résoudre l’affaire. Pire, ils ne semblent pas pouvoir les arrêter. Dans cette brigade composée majoritairement d’hommes, une jeune policière émet malgré elle une théorie intéressante : « ils vont finir par toutes nous tuer Cruz, toutes » devant le corps de la troisième victime. Le féminicide semble la piste la plus probable.

Pourtant, une autre femme, Francisca (Tania Casciani) est étouffée au cœur de la nuit par une sorte de serpent, dont on ne voit que la queue. À proximité ou sur chaque cadavre, les enquêteurs découvrent un liquide visqueux jaunâtre. Dans le cas de la troisième personne assassinée, la substance s’écoule de son tronc. Chose plus étrange encore, deux des victimes, elles, sont retrouvées avec une dent plantée dans le crâne. Ces éléments introduisent le fantastique et l’horreur dans le récit.

Un aspect qui sera renforcé par David le mari de Francisca, considéré comme le suspect principal. Ce dernier a un regard vide, un comportement très douteux et répète un refrain effrayant à Cruz : Muere, Monstruo, Muere. Des mots qui vont devenir une sorte de mantra entêtant pour Cruz (Victor Lopez), l’officier qui découvre la tête de la première victime. Ces mots accentuent son obsession. Ils vont l’amener à glisser progressivement vers l’intangible, le rêve et les hallucinations. Il deviendra le repère et le fil conducteur du récit et de l’enquête.

Il ne faut cependant pas s’attendre à une dépiction classique de l’horreur. Ici, pas de jump scare à gogo, de monstre très stylisé. La peur repose sur l’évocation sensorielle (auditive et visuelle). Fadel mise sur un récit qu’il installe dans une lenteur pesante, mais qui sert l’intrigue, pour déstabiliser le spectateur et mettre en place une ambiance terrifiante, sans pour autant jamais laisser entrevoir son jeu.

Le culte du mystère

Tout est fait pour contenir le mystère sur les lieux, sur les personnages, le monstre et ses victimes. Dès les premières minutes, il s’agit pour le cinéaste d’instiller l’étrange dans un contexte réaliste et de contaminer progressivement l’atmosphère et les personnages par des touches fantastiques.

Si la première victime est tuée hors-champ, la seconde le sera face caméra, et à chaque fois pèse la présence d’un monstre qu’on ne voit jamais, mais qui est suggéré ou montré par touches. L’horreur est, elle aussi, suggérée, jamais m’as-tu-vu.

Le décor est un personnage à part entière du film. Il est silencieux, montagneux, aride, enneigé ou pris dans le brouillard. Il tient une place centrale dans le récit, notamment par la façon remarquable dont y sont placés les personnages, et ce, dès les premières minutes. Les paysages qui nous sont offerts accentuent le mystère, l’isolement des personnages et leur solitude. Ainsi, cette chaîne montagneuse devient progressivement un catalyseur de la paranoïa de protagonistes tels que Cruz ou Francisca.

Cruz, lui, concentre et participe de ce mystère. C’est un personnage singulier à tout égard. Sa voix, profondément grave, inhabituelle et presque mécanique, est sans doute le premier élément qui le distingue du reste. Il a un physique de gueule cassée qui accentue son profil d’antihéros. Calme et solitaire, c’est un homme profondément seul, insomniaque depuis 15 ans et qui admet volontiers ne pas être sous médicament, contrairement à ses collègues. Il a une vie intérieure très riche que le réalisateur nous laisse entrevoir notamment dans cette danse étrange devant un miroir.

Brillant, il est sous-apprécié par sa hiérarchie. Lorsqu’il évoque sa théorie à son capitaine, ce dernier lui lance une phrase tout à fait éclairante de son personnage, mais aussi du film : « T’es flic ou romancier ? »

L’arrestation de David permet à l’histoire de basculer plus rapidement vers le fantastique. C’est grâce à lui que Cruz part sur la piste d’un monstre et finit par comprendre la symbolique du mystérieux « meurs, monstre, meurs ».

Tout ça pour ça : une intrigue avortée

Fadel a déployé des efforts remarquables pour installer son intrigue, captiver le spectateur et créer une tension croissante autour du monstre, tout au long du film. C’est indéniable. Pourtant, à quelques pas du finish line, ce dernier a avorté de l’intrigue.

En effet, dans les 10-15 dernières minutes du film, il détricote instantanément l’histoire et le mystère autour du monstre, en dévoilant face caméra une créature, restée hors-champ jusque-là, tout simplement grotesque, comme l’épilogue. Si l’aspect très phallique de la queue du monstre et son mode opératoire jusque-là peuvent renforcer la théorie du féminicide, et l’idée d’une certaine misogynie, ces dernières victimes l’annulent. Les mots manquent pour décrire une telle farce. Difficile de dire si c’est un manque d’imagination, un problème budgétaire, ou une volonté du réalisateur. La seule certitude, c’est que vous allez rire, mais un peu jaune.

Résultat, Meurs, Monstre, Meurs est un objet bancal et inclassable à bien des égards, à l’image du Tusk de Kevin Smith. C’est un peu agaçant car on a l’impression d’avoir perdu son temps. Alejandro Fadel tenait là un récit original et rondement bien mené, à l’exception de cet épilogue sans queue ni tête.

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