Fokus Books Juillet 2018 : Ken Loach vu par Francis Rousselet et le Printemps arabe par Jean-Pierre Filiu et Cyrille Pomes

Le mois dernier j’évoquais la lecture d’un ouvrage sur Ken Loach : Ken Loach, un rebelle de Francis Rousselet (Éditions du Cerf, Éditions Corlet, collection Septième Art -7 Art). L’auteur y retrace et analyse la carrière du réalisateur de 1964 à 2002, année de sortie de ce livre et du film Sweet Sixteen.

ken loach rousselet

C’est un ouvrage exhaustif qui brasse les œuvres du cinéaste pour la télévision et le cinéma (Catherine;Up the Junction; Z Cars; Cathy come home; Poor Cow; Kes; Days of Hope; Family Life; etc.), faisant ainsi état de ses méthodes, et de ses préoccupations sociales et politiques.

Le livre revient également sur les relations qu’il entretient avec ses acteurs, scénaristes, collaborateurs et ses diffuseurs britanniques tels que la BBC, ITV ou encore Channel 4.

Souvent surnommé « Le social worker du cinéma anglais », Ken Loach a bâti sa carrière sur sa proximité et sa prédilection pour les sujets et les mouvements sociaux de son temps. Les commentaires politiques ne sont jamais loin de ses personnages, de ses films et des lieux qu’ils occupent. Le cinéma de Loach est un cinéma de l’occupation et de la réflexion : le temps du film, nul ne peut ignorer les tensions et sujets sous-jacents, nul n’est permis cette folie. Il tourne de telle façon que le spectateur est à la fois pris dans la situation et l’émotion des personnages, et en même temps antagonisé d’être ainsi traité. Pourtant, c’est, pour moi, l’attrait de l’approche de Loach. On ne va pas voir du Loach car on veut être dépaysé, s’échapper du réel, on y va dans l’attente de s’y retrouver dépeint d’une manière ou d’une autre dans notre humanité. En bonus, on apprend souvent, en tout cas c’est mon cas, une information parfois familière, parfois plus surprenante sur le monde et son fonctionnement, ou sur l’humain et ses capacités.

Les topics les plus étudiés dans son œuvre concernent la Grande-Bretagne, bien que son ouverture au reste du monde est notable dans sa volonté de globalisation de l’humain et de ses relations, et des mécanismes socio-politiques. Demeure malgré ces spécificités géographiques une porté universelle importante des thématiques qu’il traite.

Ce qu’il y a d’intéressant à découvrir dans cette étude de sa cinématographie, c’est la manière dont il conçoit le cinéma. Au-delà du fait que c’est pour lui un véhicule pour ses idées et ses réflexions sur le monde, l’Histoire et l’humain, il porte une importance quasi-maladive à l’authenticité : de l’histoire qu’il raconte, des acteurs, de leur jeu et de l’émotion qu’ils véhiculent. C’est ainsi qu’on apprend que non seulement, il tourne ses films (de fiction en tout cas) de façon chronologique (ce qui n’est pas une pratique courante dans le milieu car peut se révéler très coûteuse, et aussi car ce n’est pas ce qu’il y a de plus commode ni logique), davantage, il embauche régulièrement des acteurs non-professionnels et issus des communautés ou milieux qu’il filme. Enfin, il attend la dernière minute pour donner les scripts des scènes à tourner à ses collaborateurs, maximisant ainsi la fraîcheur et la spontanéité de la performance.

Par ailleurs, la consistance de ses intérêts et leurs apparitions dans ses films ne sont pas pures coïncidences. En effet, depuis ses débuts, il s’est entouré d’acteurs et de scénaristes qui partagent une proximité ou une vision convergente du monde ou du sujet traité. C’est, entre autres, ce qui explique les duos qu’il a formés avec respectivement Barry Hines, Jim Allen et Paul Laverty. Ces trois scénaristes structurent la carrière de Loach et ses intérêts sur le plan social et géographique. En effet, ils ont chacun un ancrage géographique et social qui renseigne et reflète les ambitions du réalisateur : Hines connaît très bien la région du Yorkshire, Allen celle de Manchester et Laverty l’Écosse (mais pas seulement). Leurs débats d’idées se passent dans les échanges sur les scénarios et leurs prises de position à l’écran, que le film finisse ou non par sortir dans les cinémas.

Entre autres, Francis Rousselet relève une certaine filiation entre ses différents héros et héroïnes, au fur et à mesure des années. Ses films et ses intérêts évoluent et reflètent la transformation des personnages de ses débuts, comme une réponse à laquelle le temps apporte maturité. Les personnages de ses différents films se répondent de scénario en scénario, plan contre plan, parole contre parole. Ses personnages portent tous une volonté intérieure, non seulement, d’exister et d’avoir un poids et une voix dans le monde, mais aussi une place qui révèle leurs souffrances et sacrifices, ainsi que celles de leurs aînés.

Le mieux, cependant, en ce qui concerne Loach reste de voir ses films et de constater la constance de son ancrage dans la société moderne et sa réflexion persistante sur l’impact de l’Histoire et des gouvernants successifs sur la vie quotidienne de la population, qu’elle soit de Grande-Bretagne ou d’ailleurs. Un cinéma au cœur de la relation entre les Hommes, et entre le micro et le macrocosme.

Ma deuxième lecture du mois est aussi quelque peu (c’est un euphémisme) sérieuse. Je me suis penchée sur une bande-dessinée sur laquelle je suis tombée par hasard en bibliothèque mais dont le sujet m’intéresse grandement : Le Printemps des Arabes de Jean-Pierre Filiu et Cyrille Pomes sortie chez Futuropolis (2013). C’est une lecture assez dense mais riche en informations et très accessible.

printemps

Le Printemps Arabe me semble si récent et pourtant si loin. Après avoir lu cet ouvrage, je me rends compte du manque d’informations que j’avais à ce sujet, mais aussi à quel point, comme me l’a souvent dit ma professeure d’information-communication à la fac, l’information est un choix. Il y a tant d’éléments ici sur lesquels je n’ai jamais lu dans les médias, qu’ils soient français ou étrangers. Il faut vraiment aller la chercher si on veut en prendre connaissance et s’éduquer.

Cette vague de révolutions populaires au Maghreb, ainsi qu’au Proche et au Moyen-Orient prend en partie racine dans un événement tragique qui a agit comme élément galvanisant pour les frustrations et le ras-le-bol des citoyens de ces régions : l’immolation d’un homme en colère, Mohammed Bouazizi. Le 17 décembre 2010, la police saisit sa carriole et toute sa marchandise sur un marché de Sidi Bouzid (à 260 km au sud de Tunis). Après des tentatives infructueuses de les récupérer, le jeune homme de 26 ans, désespéré, s’asperge de térébenthine et s’immole face à la préfecture.

Les nouvelles de son sacrifice et de son geste de désespoir font rapidement le tour de la Tunisie, du monde arabe et éventuellement du reste du monde. Des émeutes éclatent dans tout le pays et la mort de Bouazizi le 4 janvier 2011 accélère l’ascension du mouvement réactionnaire, révélant l’ampleur des problèmes et du mécontentement du peuple, mais aussi des richesses de Ben Ali et des Trabelsi (sa belle-famille), ainsi que la corruption dont ils profitaient.

Les auteurs reviennent de façon chronologique sur les événements, pays par pays, mettant en lumière les acteurs citoyens, mais aussi militaires et politiques de ces différents mouvements. Ainsi, il traite la révolution et ses répercussions sur l’Égypte, l’Arabie Saoudite, le Yémen, le Bahreïn, la Syrie, le Maroc, l’Algérie, la Libye, ou encore Israël et la bande de Gaza.

Ce que j’ai surtout apprécié dans cette bande-dessinée, c’est l’emphase donnée sur les résistants civils, ses héros improbables mais dont le courage et la témérité ont permis de faire émerger les nombreuses voix de leurs peuples et leurs volontés : Chadi (22 ans, étudiant en ingénierie électronique à Alep) et son ami Tawfik, Ahmed (38 ans, locataire depuis 20 ans d’une pièce-cuisine avec sa femme et leur fils handicapé moteur de 12 ans à Laghouat, à 400km d’Alger), Tawakul Karman (une journaliste contestataire du régime de Saleh – Yémen, féministe et islamiste, prix Nobel de la paix en 2011), Fadwa Suleiman la « Passionaria de Homs », Ghyath Matar (pacifiste de 26 ans prônant la désobéissance civile dans la banlieue sud de Damas), Ahlam (institutrice de 32 ans, manifestante de la place de la Perle au Barheïn), Hamza Kashgari (21 ans, habitant de Djedda – Arabie Saoudite –, éditorialiste à Al-Bilad, le plus vieux journal d’Arabie), Rami Al-Sayed (26 ans, journaliste-citoyen syrien), Mazhar Tayyara aka Omar le Syrien (23 ans, journaliste-citoyen), Oussama Khlifi (fils de policier marocain, devenu cyber-militant, Vittorio Arrigoni (pacifiste italien, installé à Gaza, enlevé et assassiné en avril 2011 pour avoir protesté le blocus), le groupe Rapperz ou PR (4 musiciens de Gaza qui en dénoncent le blocus)… Autant de héros ordinaires qui ont pris la plume ou encore  les armes, de façon pacifiste ou non, pour défendre leur peuple et leur dignité, au mépris des fascistes et de leurs mercenaires.

Je dois dire que cette lecture a été fabuleuse dans la mesure ou j’ai pu apprendre énormément de choses sur ces conflits ainsi que le courage et la résilience de ces populations. Cette BD a aussi contribué à mettre des visages et des noms sur ces conflits et ses morts, en plus de comprendre les dynamiques humaines et politiques qui en sont sous-jacentes. C’est une excellente manière d’approcher ces mouvements qui paraissent souvent très éloignés de nos préoccupations, mais dont les revendications sont tout à fait humaines et nobles, mais aussi proches de celles que l’on peut (prétendre) avoir en Occident.

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